Par: Marc Vandermeir | Publié le 25.11.2004 1:00
Les frontaliers: un coup de jeune contre le vieillissement
Une étude du CEPS/INSTEAD établit l'impact des travailleurs frontaliers et des résidents étrangers sur les actifs luxembourgeois.
Le Luxembourg subit-il le vieillissement de sa population dans les mêmes proportions que les autres pays, en particulier les pays voisins que sont la France, la Belgique et l'Allemagne? De la réponse à cette question dépendent beaucoup de politiques, au premier rang desquelles la manière d'affronter la charge des pensions, le maintien en activité des travailleurs âgés (ou moins jeunes...), l'aménagement du territoire, le fonctionnement du système économique, etc.
C'est précisément pour déterminer vers quels choix politiques s'orienter que l'Observatoire des relations professionnelles et de l'emploi (ORPE) a lancé le projet "Le maintien en activité des travailleurs âgés", soutenu financièrement par le ministère du Travail. Encore faut-il au préalable disposer d'une "photographie" exacte de la situation, pour en tirer les éléments prospectifs. L'ORPE s'est tourné, pour cela, vers le CEPS/INSTEAD, où l'économiste et démographe Kristell Leduc a analysé toutes les données et vient de remettre le texte de son étude. Qui n'est pas sans surprise, car il apparaît que le vieillissement de la population n'a pas les mêmes répercussions sur la population active au Luxembourg que dans les autres pays européens. La cause? La structure très particulière de la population active du pays, composée en majorité de frontaliers et de résidents étrangers, qui ont pour particularité d'être, en moyenne, plus jeunes que les résidents luxembourgeois.
L'étude - qui ne prend en compte ni les fonctionnaires, ni les chômeurs, ni les indépendants - ne formule aucune recommandation. C'est aux politiques d'en tirer les conclusions qui s'imposent. Elle s'achève néanmoins sur un constat: si la tendance à la hausse du nombre de travailleurs frontaliers et des résidents étrangers persiste, le renouvellement des générations d'actifs plus âgés semble donc assuré par cette main d'oeuvre plus jeune, et l'impact du vieillissement de la population serait ainsi plus faible - ou en tout cas plus lent - au Luxembourg.
La méthode utilisée par Kristell Leduc, qui s'appuie sur les données statistiques de mars 2003mises à sa disposition par l'IGSS, permet de multiples recoupements par une approche générale, puis par pays de résidence, par nationalité, par statut professionnel et par secteurs d'activités. Tous ces éléments sont comparés à ceux qui prévalent en France, Belgique et Allemagne.
Quelles sont les caractéristiques démographiques de la population active occupée au Grand-Duché? Les actifs se décomposent en trois grands groupes: les résidents luxembourgeois, les résidents étrangers et les frontaliers. Au 31 mars 2003, 231.036 personnes étaient présentes sur le marché du travail dans le secteur privé. Les actifs de moins de 35 ans et ceux de 35 à 50 ans y représentaient respectivement 43,0 et 43,4%.
Très peu d'actifs occupés de 50 ans ou plus
Les travailleurs de 50 ans ou plus, tous groupes confondus, eux, ne constituent donc plus que 13,6% des actifs occupés, alors qu'ils sont encore 18,3% en Belgique, 23,5% en France ou 23,9% en Allemagne. La première conséquence est que le nombre plus élevé de travailleurs de moins de 35 ans, plus élevé au Luxembourg (43,0%) que chez nos voisins (36,8% en Belgique, 33,4% en France et 33,4% en Allemagne) fait que "contrairement à ses voisins européens, le Luxembourg ne sera pas exposé de la même façon au vieillissement de la population'.
Cette structure plus jeune est due, indique l'étude, "à la composition assez particulière de la population active". "En effet, en mars 2003, près d'un actif sur deux (46,5%) se trouve être un frontalier (venant de France, de Belgique ou d'Allemagne), un actif sur trois (30,3%) est un résident étranger et seulement 23,2% des actifs sont des résidents luxembourgeois. Or, la population des frontaliers et, dans une moindre mesure, celle des actifs résidents étrangers, a pour spécificité d'être plus jeune que celle des actifs résidents luxembourgeois". Si ces derniers constituaient seuls la population active, son âge moyen serait de 40 ans, alors qu'il tombe à 37,8 ans par l'impact des deux premiers.
Ce constat vaut aussi pour les travailleurs âgés: la population des actifs résidents luxembourgeois compte 20% de travailleurs de 50 ans et plus (6,5% de femmes, 13,5% d'hommes). Au niveau de la population active totale, cette proportion chute à 13,6% (3,8% de femmes et 9,8% d'hommes), ceci toujours à cause de la présence des frontaliers et des résidents étrangers puisque 12,9% des frontaliers et 10,9% des résidents étrangers actifs ont plus de 50 ans.
En outre, le rapport "jeunes-âgés" (rapport de la population active des moins de 35 ans sur celle des 50 ans ou plus) produit des résultats très disparates selon les trois catégories d'actifs. "En effet, ce rapport est égal à 4,2 pour les frontaliers, à 3,5 pour les résidents étrangers et n'est que de 1,7 pour les résidents luxembourgeois. Au sein de la population active totale, un actif de 50 ans ou plus est représenté par 3,1 jeunes actifs de moins de 35 ans".
D'où ce deuxième constat: "Tous ces éléments montrent donc que si les populations frontalière et résidente étrangère n'étaient pas aussi jeunes, la structure par âge de la population active du Grand-Duché serait sensiblement identique aux structures des autres pays européens". Et pour cause: l'âge moyen des populations actives en France et en Allemagne est de 40,7 ans; le rapport jeunes-âgés étant égal à 1,4. La Belgique n'a pas les mêmes ratios, avec un âge moyen de 39,5 ans et, surtout, deux fois plus de travailleurs de moins de 35 ans par rapport aux 50 ans ou plus.
Un équilibre venu de "l'étranger"
L'étude du CEPS/INSTEAD approfondit son analyse en se livrant ensuite à une comparaison de la pyramide des âges, pour y confirmer que la structure par âge des seuls actifs résidents luxembourgeois ressemble fortement à celles des trois pays voisins. "Ces pyramides ont en commun le fait que les proportions d'actifs ne varient pas considérablement selon les classes d'âge de 30-34 ans à 45-49 ans: environ 2% pour le Luxembourg et aux alentours de 7-8% pour la France. Dans ces conditions, le renouvellement des générations d'actifs pour l'avenir paraît compromis pour l'avenir et le vieillissement de la population en est bien la cause. Et c'est à ce niveau que la différence entre le Luxembourg et les autres pays européens se ressent car, encore une fois, la population active des frontaliers et celle des résidents étrangers sont particulièrement jeunes: par conséquent, elles équilibrent la structure par âge de la population active totale au Luxembourg".
Dans cette pyramide des âges comparative, c'est au niveau des 25-49 ans que le Luxembourg se distingue. En effet, même si, à la base, la proportion des jeunes actifs de 15-24 ans est aussi faible que les proportions de cette catégorie dans les autres pays, à cause principalement de l'allongement des études, la population d'actifs frontaliers arrive sur le marché du travail luxembourgeois, en général, à partir de 25 ans et y reste environ jusqu'à 50 ans. A partir de 50 ans, donc - et c'est un fait à souligner - les actifs repartent plutôt vers leur pays d'origine. Kristell Leduc remarque à ce propos que "Cette immigration a pour effet de 'gonfler' les proportions d'actifs de 25-49 ans, et donc d'assurer le renouvellement de ces générations" (partantes).
L'étude du CEPS/INSTEAD se penche également sur les autres critères que sont le pays de résidence des actifs, leur nationalité et leur statut professionnel. Par rapport au pays de résidence de la population d'actifs, les frontaliers venant de France sont les actifs les plus jeunes (36,7 ans en moyenne), suivis de près par les actifs frontaliers venant de Belgique (37 ans), tandis que les frontaliers venus d'Allemagne et les résidents luxembourgeois sont les plus âgés (respectivement 38,1 et 38,5 ans).
Mais la proportion la plus élevée de travailleurs âgés est celle des actifs résidant au Luxembourg: 16,0% (5,2% de femmes et 10,8% d'hommes) de la population active a plus de 50 ans. Dès lors, le rapport global entre les jeunes travailleurs (moins de 35 ans) et les plus âgés (50 ans ou plus) s'élève à 2,5. Ceci alors que, lorsque l'on s'en tient aux seuls frontaliers, ceux qui résident en France comptent seulement 10,3% de travailleurs de plus de 50 ans, et cette population est estimée à 11,1% pour ceux habitant en Allemagne et à 11,8% pour ceux demeurant en Belgique.
Les actifs de 35 ans ou moins résidant en France sont presque cinq fois (4,6) plus nombreux que les actifs de 50 ans ou plus résidant en France. Ce rapport est égal à 4,0 pour les actifs résidant en Belgique et à 3,5 pour les actifs résidant en Allemagne. Soulignons cependant que le fait que ces actifs résident dans tel ou tel pays voisin ne signifie pas automatiquement qu'ils soient de cette nationalité: des Français peuvent habiter en Belgique, et vice-versa...
Deuxième critère pris en compte par l'économiste-démographe du CEPS/INSTEAD: la nationalité des travailleurs, indépendamment de leur lieu de résidence. Là apparaît en effet la spécificité portugaise: "Les actifs de nationalités française et portugaise au Luxembourg ressortent comme étant les plus jeunes en moyenne que les actifs d'autres nationalités, et les Luxembourgeois apparaissent comme les plus âgés". L'âge moyen des Français est de 36,5 ans et celui des Portugais de 36,7 ans, contre un âge moyen de 40 ans pour les actifs de nationalité luxembourgeoise.
Pour les autres nationalités, les actifs du Grand-Duché de nationalités belge, allemande et italienne ont respectivement, en moyenne, 37,1 ans, 38,6 et 39,3 ans. "Si l'on analyse d'un peu plus près ce résultat et que nous prenons en compte le sexe en plus de la nationalité", enchaîne l'étude de Kristell Leduc, "nous remarquons que les femmes actives les plus jeunes sont les Belges (34,9 ans) tandis que, chez les hommes, ce sont les Portugais qui sont les plus jeunes (moyenne d'âge: 34,9 ans). Nous constatons également que ce sont les hommes luxembourgeois (40,8 ans) et les femmes luxembourgeoises (38,9 ans) qui, en moyenne, sont les actifs les plus âgés".
Les travailleurs de 50 ans ou plus, de nationalité luxembourgeoise, représentent 19,8% de la population active de cette nationalité, alors qu'au sein de la population des actifs de nationalité française, les travailleurs de 50 ans ou plus n'en représentent que 10,5%.
Enfin, le rapport jeunes-âgés indique que, si les actifs français de moins de 35 ans sont presque cinq fois (4,7) plus nombreux que ceux de 50 ans ou plus, les jeunes actifs luxembourgeois sont, quant à eux, moins de deux fois (1,7) plus nombreux que les actifs luxembourgeois de 50 ans et plus. Un trend de plus qui indique le poids des frontaliers et résidents étrangers sur la population active globale au Luxembourg.
Il y a relativement peu à dire sur les différences éventuelles entre population ouvrière et population employée (toutes catégories confondues), puisque celles-ci s'équilibrent assez bien, à 48,9% d'ouvriers et 51,1% d'employés et ont, en outre, quasiment le même âge: 37,9 ans pour les ouvriers, 37,7 pour les employés. Le nombre d'actifs de 50 ans et plus est lui aussi assez semblable chez les ouvriers et les employés, soit 14,3% chez les premiers et 13,0% chez les seconds.
Trois secteurs "vieillissants"
L'analyse des âges par secteurs d'activité se révèle d'autant plus intéressante qu'elle permet d'identifier les secteurs les plus "vieillissants" et les plus "jeunes". Mais elle n'apporte pas, il est vrai, de réelle surprise. L'étude du CEPS/INSTEAD souligne ainsi que "si certains secteurs sont assez homogènes dans la répartition de leur population, d'autres sont caractérisés par une structure par âge plus vieillissante, ou a contrario plus jeune". Ainsi, deux secteurs ("voire trois", souligne l'étude) pourraient être considérés comme les plus concernés par le vieillissement, avec un âge moyen de leur population active compris entre 38,4 et 40,4 ans. Il s'agit de l'industrie manufacturière, des transports et communication et de la construction. Du coup, "ces secteurs enregistrent, par là même, les plus grandes proportions de travailleurs de plus de 50 ans: 21,0% pour l'industrie manufacturière; 16,1% pour les transports et la communication; 14,3% pour la construction'.
Et le rapport jeunes-âgés est dès lors assez faible dans ces trois secteurs. Les travailleurs de l'industrie manufacturière de moins de 35 ans sont seulement 1,6 fois plus nombreux que ceux de 50 ans ou plus; les jeunes actifs du secteur des transports et de la communication représentent à peine plus du double des actifs de plus de 50 ans; dans la construction ce ratio est de 2,7. Trois secteurs, donc, où le renouvellement des travailleurs risque de s'avérer difficile, voire problématique.
Et les analyses de Kristell Leduc de permettre de relever que, "à l'opposé, deux secteurs d'activité se distinguent par un âge moyen de leur population active plus faible que la moyenne générale et une proportion plus limitée de travailleurs de 50 ans ou plus". Aucune surprise pour le premier, puisqu'il s'agit de l'horesca, où les actifs ont en moyenne 34,8 ans. Mais la seconde bonne tenue vient des activités financières, avec des actifs de 36,9 ans en moyenne. Dans ce dernier secteur, la proportion des plus de 50 ans est de 9,1% (dont 2,6% de femmes et 6,5% d'hommes). Les travailleurs de moins de 35 ans sont presque sept fois plus nombreux (6,6) que ceux de 50 ans ou plus dans l'horesca. Cette proportion est de 5,1 dans le secteur financier.
La conclusion de l'étude note que le vieillissement de la population totale n'aura pas les mêmes répercussions sur la population active au Luxembourg que dans les autres pays, grâce à une main d'oeuvre frontalière et résidente étrangère plus jeune. Sans autre commentaire ni recommandation. Mais la balle est plus que jamais dans le camp du politique, dont on sait qu'il entend travailler prioritairement sur la population résidente. Si l'aspect frontaliers et résidents étrangers n'était pas - ou pas suffisamment - pris en compte, les choix politiques pourraient ainsi être faussés.
Avec tout ce que cela implique comme conséquences en cascade. D'autant que l'ensemble de ces données sous-entend aussi qu'il faut de manière impérative - ne serait-ce que pour pouvoir affronter la charge des pensions - assurer la croissance de l'emploi frontalier et des résidents étrangers, outre celle des nationaux. La quadrature du cercle?

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