ARTICLE | Par: Jean-Michel Gaudron | publié le 26.01.2007
Il y a vingt ans, les Big Four étaient... huit. Huit firmes qui dominaient le marché mondial de l'audit comptable. Qui se souvient encore des noms de Ernst & Whinney, Haskins & Sells ou encore Touche Ross? Ils figuraient pourtant au casting, aux côtés de Arthur Andersen, Arthur Young & Company, Coopers & Lybrand, KPMG ou bien Price Waterhouse.
Tous, ou presque, étaient déjà issus de mouvements de fusions antérieures et tous, ou presque, vont continuer à subir - ou profiter - du mouvement. En juin 1989, Ernst & Whinney se rapprocha ainsi de Arthur Young pour former ce qui est toujours Ernst&Young. Deux mois plus tard, Haskins & Sells, rattaché au niveau européen à Deloitte, fusionna avec Touche Ross pour former Deloitte & Touche (devenu, en 2004, Deloitte tout court).
Réduit à six entités majeures, le marché se resserra un peu plus encore en juillet 1998 lorsque Price Waterhouse et Coopers & Lybrand donnèrent naissance à PricewaterhouseCoopers. Le démantèlement d'Andersen, en 2002, à la suite du scandale lié aux comptes de la société Enron, acheva le processus.
En termes de chiffre d'affaires global, PricewaterhouseCoopers tient le haut du pavé, avec 20,7 milliards de dollars US affichés au terme de l'année fiscale 2005-2006 (achevée le 31 mai dernier), devançant Deloitte (20 milliards, également au 31 mai), Ernst&Young (18,4 milliards au 30 juin) et KPMG (16,9 milliards au 30 septembre). Cette hiérarchie se retrouve dans le nombre de personnes employées, puisque PwC comptait, à la fin de son dernier exercice fiscal, pas moins de 142.000 employés, contre 132.400 pour Deloitte, 114.000 pour Ernst&Young et 104.000 pour KPMG.
Au Luxembourg, PricewaterhouseCoopers domine également le marché, de manière plus spectaculaire encore. Au 30 juin 2006, la firme de la route d'Esch a réalisé un chiffre d'affaires de 131 millions d'euros, loin devant Deloitte (85 millions), Ernst&Young et KPMG (71 millions).
À eux quatre, les Big Four luxembourgeois emploient plus de 3.000 personnes, dont un peu moins de la moitié pour la seule firme PwC (1.350). À ce stade de la mise en perspective de ces quatre acteurs majeurs, Raymond Schadeck, administrateur-délégué d'Ernst&Young Luxembourg, tient à mettre en garde tout amalgame malvenu. "Toute comparaison approfondie de chiffres entre les Big Four risque d'être aléatoire pour la simple raison que le scope des services offerts est loin d'être identique", prévient-il, précisant par exemple que, chez E&Y, l'activité se limite exclusivement aux compétences cores (audit, conseil en gestion de risques et gestion de performances, conseil fiscal) et ne comprend donc pas des services "annexes", tels que la gestion du payroll ou du recrutement, la domiciliation, les services fiduciaires, les mises en place de nouveaux réseaux informatiques ou la mise à disposition temporaire de ressources spécialisées aux clients.
Sans surprise, ce sont les activités d'audit qui constituent la principale source de revenus (voir infographie) de ces sociétés, en dépit des nombreuses contraintes réglementaires nées de la "catastrophe" Enron, en décembre 2001, renforçant, notamment, le principe d'indépendance des auditeurs vis-à-vis des activités de conseil pouvant être menées, par ailleurs, auprès d'un même client, par le même cabinet.
"La Loi Sarbanes and Oxley et d'autres lois concernant l'indépendance du réviseur dictent et limitent le type de services que nous sommes en mesure d'offrir à nos clients d'audit, résume John Li, chairman de KPMG Luxembourg. Il y a donc une démarcation plus nette entre services d'audit et non audit. En conséquent, le positionnement de nos services de conseil a déjà fait l'objet de changement dans la mesure où ils visent essentiellement nos clients non audit".
Quant au volet audit, le rôle et l'intervention des auditeurs se sont vus singulièrement renforcés, pour le bien-être de tous. "Le bon fonctionnement des marchés de capitaux et du secteur financier au niveau local et mondial dépend également de la confiance dans un travail rigoureux et indépendant de l'auditeur, estime ainsi M. Li. Il faut également souligner que les règles sont plus complexes et les conséquences d'un mauvais audit peuvent être catastrophiques pour nous".
En Europe, l'adoption de la 8e directive a ouvert la voie à la libéralisation du marché d'audit sur le Vieux Continent. Les grandes manoeuvres vont pouvoir commencer. "En fusionnant leurs entités et en créant la plus grosse firme des Big Four en Europe (fusion effective au 1er octobre 2007, ndlr.), KPMG UK et Allemagne se sont donné les moyens pour mieux répondre aux attentes de nos clients globaux et de notre personnel et pour mieux exploiter les possibilités que confère cette directive. KPMG Luxembourg est invité à les rejoindre", annonce John Li, qui précise que la stratégie de la société ne changera pas fondamentalement pour autant.
Ces restrictions légales et réglementaires n'ont pas empêché les sociétés de surfer, avec plus ou moins de bonheur, sur la vague de la pluridisciplinarité, brandie comme un étendard par Deloitte sur ses trois mâts que sont les activités Audit, Tax et Consulting & Financial Advisory. "Cela consiste à offrir au marché une combinaison performante de ces différentes expertises. C'est cette approche qui nous permet de clairement faire la différence sur notre marché", estime Maurice Lam, managing partner de Deloitte au Luxembourg.
En dix ans, le chiffre d'affaires de la firme a triplé; il a doublé sur les cinq dernières années. Mais en même temps que le volume, la difficulté des missions prestées a également augmenté. "Notre challenge reste de poursuivre le développement de nos services pluridisciplinaires dans le cadre strict des règles relatives à l'indépendance. La multiplication de ces règles, de sources assez disparates, contribue à rendre ce challenge plus difficile. C'est pourquoi nous avons mis en place des procédures de contrôle strictes et fortes", affirme M. Lam.
Ces profondes modifications du paysage, Ernst&Young les avaient anticipées dès 2000, en cédant, au niveau international, sa branche de conseil "pur" (en particulier technologique) à Cap Gemini et en classifiant ses clients, au niveau mondial, en deux entités distinctes: les "Channel 1" (Audit) et les "Channel 2" (Non Audit). "Cette stratégie prévoyait donc, bien avant que les régulateurs ne l'imposent, une sorte d'autolimitation des services que nous nous apprêtions à rendre à des clients audit, surtout des sociétés cotées, sans mettre en péril non seulement notre intégrité, mais également la perception de cette intégrité par les autres acteurs, économiques ou non, susceptibles de se fier d'une façon ou d'une autre au rapport du réviseur", détaille M. Schadeck.
Au Luxembourg, comme dans 55 autres pays à travers le monde, c'est vers Ernst&Young qu'Andersen s'est tourné, en 2002, au moment de choisir sa destination post-mortem. Un rapprochement qui permet à E&Y de revendiquer, aujourd'hui, une position de leader dans plusieurs domaines (audit de fonds immobiliers, d'administrations publiques, communales et parapubliques, conseil fiscal international, mise en place de structures de fonds immobiliers et de public private partnerships dont elle est un des initiateurs...).
"Les changements profonds, relatifs à notre, ou nos professions, qu'a engendrés l'affaire Enron sont plus que bénéfiques à long terme et, suite aux débats et changements pour la profession d'audit que cette crise a générés, la reconnaissance de la profession et du rôle du réviseur s'est vue nettement améliorée", note M. Schadeck, qui sait d'autant mieux de quoi il parle qu'il fut administrateur délégué d'Andersen Luxembourg, fin 2001-début 2002...
Á ses yeux, la prise de conscience des marchés a été multiple, tant sur la perception du rôle du réviseur qu'en matière de communication et d'harmonisation des règles de reporting et d'audit, voire de gouvernance d'entreprises. "Les marchés et régulateurs sont plus conscients aujourd'hui qu'un audit de qualité requiert des compétences très diverses: évidemment en matière d'audit et comptable, mais aussi fiscales, informatiques, légales, écologiques, financières, actuaires...", explique M. Schadeck.
Au final, outre la profession de réviseur, c'est l'ensemble du marché qui a pu bénéficier de ces changements, par une confiance accrue que peuvent désormais revendiquer les investisseurs. Mais cela ne s'est pas non plus fait sans un certain changement de mentalités. "Ce qui a radicalement changé, aussi, c'est notre façon d'approcher le marché, reconnaît-il. L'audit, dans le temps, fut considéré en grande partie comme une ouverture à éventuellement pouvoir offrir d'autres services à plus forte valeur ajoutée. Tel n'est plus du tout le cas aujourd'hui".
Les perspectives pour 2007 sont plutôt optimistes, quel que soit le point de vue envisagé. "On attend une croissance à deux chiffres", annonce ainsi John Li (KPMG), certain que la croissance viendra de tous les métiers et secteurs, soutenue par la croissance du secteur financier et plus particulièrement l'industrie des fonds. "Nos services d'audit, de conseil et taxe seront fortement sollicités", prévoit-il en particulier.
Performance à deux chiffres en vue, également, chez Ernst&Young où Raymond Schadeck envisage même la possibilité que les performances soient un peu supérieures à celles de l'exercice précédent, avec un bond de près de 20% pour le chiffre d'affaires et un peu plus encore en termes de nombre d'employés, compte tenu d'un certain nombre de développements, en particulier des "Tax Desks" établis aux États-Unis et en Chine. "Mais dans notre stratégie, la croissance n'est pas une fin en soi, tient à préciser M. Schadeck, mais plutôt la résultante d'une série substantielle d'investissements ayant comme objectifs principaux un service de qualité à nos clients, dans le plus strict respect des règles d'intégrité requises et en offrant à notre personnel un environnement de développement et de potentiel de carrière sans pair".
La formation du personnel est, du reste, un des chevaux de bataille chez Ernst&Young. 6% du chiffre d'affaires annuel sont, en moyenne, réinvestis dans cette optique, avec, notamment, des séances professionnelles de team building. Une formation qui ne concerne pas que les techniques de leurs métiers. "Il s'avère en effet qu'un service de qualité requiert de plus en plus de connaissances techniques très développées, mais aussi un know how très approfondi de l'industrie dans lequel le client est actif", explique M. Schadeck. C'est pourquoi Ernst&Young va lancer, au Luxembourg, en 2007, la EY Tax University, pour permettre à ses jeunes professionnels d'acquérir un large éventail de compétences techniques dans un cadre interne unique imbriquant formation professionnelle et expérience pratique.
Du côté de chez Deloitte, le maître mot reste encore et toujours la multidisciplinarité. "Nous disposons de trois métiers principaux de tailles équilibrées, et notre ambition d'offrir des services pluridisciplinaires performants nous motive à être très proactifs et innovants", indique Maurice Lam, dont la vision du marché à moyen terme anticipe un besoin croissant de compétences en Tax et Consulting & Financial advisory, en même temps qu'un marché de l'audit également soutenu. "Nous voyons aujourd'hui ces trois secteurs comme les piliers de notre croissance future", assure-t-il, précisant que les démarches de recrutement actuelles sont résolument focalisées sur des professionnels expérimentés, très souvent issus de l'industrie financière. "Disposer de tels professionnels constitue aujourd'hui pour nous un atout compétitif. Il est en effet primordial que nous parlions le même langage que nos clients et que nous ayons une vision commune des besoins", reconnaît M. Lam.
Le départ d'une personnalité aussi emblématique que Marie-Jeanne Chèvremont-Lorenzini sur un marché aussi réduit que celui de Luxembourg, constitue évidemment un petit événement. À la tête des Big Four au Grand-Duché, c'est désormais John Li, en poste depuis le 1er juillet 2000, qui fait désormais figure de doyen.
Le changement chez PwC ne l'a cependant pas troublé outre mesure. "Je salue les accomplissements de Marie-Jeanne et je félicite Didier. Pour KPMG, ce sera 'Business as usual'", nous indique-t-il.
Maurice Lam, à la tête de Deloitte depuis août 2000, reconnaît volontiers la tâche accomplie par sa désormais ex-consoeur. "Elle a démontré sa capacité à conduire la croissance de cette firme et à lui faire franchir des étapes importantes. Aujourd'hui, la réussite est là et son nom ne peut être dissocié d'un des beaux succès de l'économie luxembourgeoise". Quant au choix de son successeur, Didier Mouget, il s'en remet à la sagesse des autres partners de PwC: "Je pars du principe qu'un associé est choisi pour managing partner s'il sait cristalliser sur sa personne les aspirations profondes, pour l'avenir, des associés qui l'ont élu".
Quant à Raymond Schadeck, qui a pris la succession de Kenneth Hay à la tête de Ernst&Young l'été dernier, s'il reconnaît avoir été surpris par le timing de l'annonce du départ de Mme Chèvremont-Lorenzini, la nomination de M. Mouget l'a beaucoup moins étonné. "Je ne peux que supposer que les actionnaires de PwC ont fait leur home work pour s'assurer qu'en interne et en externe, Didier représente le meilleur choix parmi les candidats possibles. En comptant sur une collaboration saine dans l'intérêt de la profession et sur une concurrence saine et professionnelle, je tiens à lui souhaiter bonne chance".