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Par: Jacques Demarque | Publié le 27.09.2007 12:27
"Les travaux que je fais, je les construis en forme de pyramide"
Raymond Reuter est né à Dudelange en 1950. Après des études secondaires à Esch-sur-Alzette et le bac en poche, il passe une année au Canada travaillant dans les forêts, puis dans une grande usine de viandes. Revenant en Europe, plus précisément en Espagne, dans l'idée de suivre un cours international sur la culture et la langue espagnoles, il y reste un an. A son retour à Luxem-bourg, Marc Thoma, un de ses amis journalistes l'informe qu'une université s'ouvre à Trèves et qu'il y retourne pour faire des études de sciences politiques. Il décide alors d'aller avec lui, mais en sociologie et en économie, tout en restant vivre à Luxembourg.
Raymond, quels sont vos souvenirs de cette époque post-mai 1968 extraordinaire?
- «Je me souviens particulièrement d'un trimestre où on parlait surtout des cours extraordinaires sur la révolution russe... on était en plein marxisme! Imaginez, Trèves ville natale de Karl Marx... on passait des nuits blanches en grandes discussions. Ensuite, c'est en 1978, avec Marc Thoma qui travaille actuellement à RTL, que nous fondons la première agence de presse de Luxembourg et la baptisons 'Luxnews'. A l'époque, la rumeur court que la princesse Marie-Astrid va se marier avec le Prince Charles d'Angleterre et je commence donc à photographier la Cour Grand-ducale. C'est le début d'une très grande histoire relationnelle. J'ai voyagé pendant presque vingt ans avec la Princesse Maria-Teresa et le Grand-Duc Henri à travers le monde entier, à l'occasion de nombreux voyages privés, au Japon et en Russie, à l'époque de Gorbatchev. Madame Gorbatchev nous invita à prendre le thé, puis à visiter le Kremlin. Bref, j'ai vécu des moments extraordinaires, c'est une époque que je n'oublierai pas. En voyageant avec eux, j'ai vu et vécu des choses qu'on n'a pas généralement le privilège de vivre et de voir...
... et, grâce à la Cour, l'occasion d'acquérir une certaine notoriété?
- «En effet, et c'est alors que Sygma me contacte et me demande si je ne veux pas travailler pour eux. Hubert Henrotte, le fondateur de cette agence, était un type formidable, un peu style Orson Welles. J'ai accepté et je suis devenu ce qu'on appelle grand reporter. J'ai donc continué à voyager à travers l'Europe et le monde avec deux spécialités, la royauté et l'économie. J'ai-mais beaucoup ces sujets. J'ai assisté pendant plus de dix ans au World Economic Forum à Davos. L'atmosphère était alors très différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Dans les bars de grands hôtels, on rencontrait les P-D.G. de grosses boîtes comme General Motors, Mercedes... les grands patrons du monde entier se retrouvaient autour d'un verre; j'avais alors l'occasion de les contacter, nous échangions nos cartes et ils me proposaient de faire un reportage si je le souhaitais. J'ai passé une douzaine d'années à Paris et, avec l'arrivée du numérique, ce fut un peu la fin du grand reportage. Il fallait combler ce trou qui s'était ouvert entre l'analogique et le numérique, trouver en somme du travail.
C'est alors que vous avez mis en route votre projet des 100 Luxembourgeois à travers le monde?
- «Oui, un projet énorme, et heureusement, tant l'exposition que j'ai faite que la vente de mon livre ont très bien marché. De ce travail est né le Club des Luxembourgeois à l'étranger, le président étant Jean-Claude Biver, et dont le but est de s'entraider. Si, par exemple, un de vos enfants souhaite aller étudier à l'étranger, nous contactons un Luxembourgeois résidant dans le pays en question pour lui demander de l'aider. En somme, on s'entraide parce qu'on est luxembourgeois, en dehors de toute référence à l'argent ou à un statut social. Ensuite, j'ai fait un grand travail pour la ville d'Esch-sur-Alzette, une étude sociologique avec 100 photos, aboutissant à une exposition et un calendrier. Je suis maintenant free-lance et travaille pour différentes personnes. Jean-Claude Biver m'a, par exemple, demandé de faire pour lui un travail de relations publiques à Luxembourg. Mais, pour en revenir à l'apparition du numérique, il n'y a plus de mémoire collective. Les gens prennent une photo, puis la jettent dans une poubelle virtuelle. Alors j'ai envie de faire une grande étude sociologique sur le Luxembourg dans sa globalité avec ses quatre régions, le Nord, le Sud, la Moselle et le Centre, afin de documenter la manière de vivre des Luxembourgeois de nos jours. C'est un travail qui s'étendrait sur trois ou quatre ans et les sponsors seraient les bienvenus.
La sociologie est le fil rouge de votre carrière de grand reporter et de photographe!
- «Oui, mais la plupart des gens ignorent que je suis un photographe autodidacte et que je n'ai jamais étudié la photo. Mais je l'aime et la pratique depuis l'âge de 14 ans. La décision consiste à choisir son sujet et c'est là qu'interviennent la sociologie et le travail de recherche. Ainsi, certains m'ont demandé pourquoi tel ou tel personnage vivant à New York ne figurait pas dans les 100 photos de mon livre, mais je ne crois pas en avoir oublié plus de cinq!
Parlez-nous un peu de cette approche dans votre activité?
Expliquez-nous alors comment vous avez procédé?
- «Je me balade dans les rues, je rentre dans les bistrots, les restaurants, je parle aux gens, je marche énormément, je prends des notes et me renseigne...
Et pour l'ouvrage 100 Luxembourgeois à travers le monde, comment avez-vous organisé votre tour du monde?
- «Je l'ai fait deux fois, ce tour du monde et ce ne fut pas si simple. Malheureusement, les ambassades luxembourgeoises ne m'ont pas été d'une grande aide mais comme j'avais beaucoup voyagé à l'époque Sygma, j'ai des contacts et des amis un peu partout. Par exem-ple, j'appelle Pierre Metz à Bangkok pour lui exposer mon projet. Il me conseille d'aller voir Jos Spartz à Djakarta. Je ne le connaissais pas mais voilà comment Jos figure dans l'ouvrage. Quelqu'un me dit qu'il y a un Luxembourgeois directeur du Swiss Hô-tel à Istanbul. Je le contacte et il me reçoit et me raconte qu'il tenait le même poste dans un grand hôtel du Caire. Il me dit qu'il y a là-bas une Luxembourgeoise archéologue. Je n'aurais jamais trouvé cette femme sans ce renseignement. J'ai aussi fait beaucoup de recherches sur le Net, vérifiant et recoupant, essayant de trouver le meilleur. Dans le milieu médical, par exemple, je découvre le Dr Lamesch à Leipzig, 40 ans à l'époque, et professeur grand spécialiste des transplantations du foie. Je trouve cela extraordinaire! Passionnants aussi les deux jésuites dont un au Cambodge qui construisait, entre autres, des chaises roulantes pour les victimes de mines anti-personnel.
Quels sont les gens qui vous ont particulièrement impressionné?
- «J'ai eu la chance, pendant ma période Sygma, de rencontrer des personnages remarquables. J'ai, par exemple, passé deux jours à Moscou avec Garry Kasparov, le joueur d'échecs. C'était un grand privilège et j'ai fait un reportage qui a été publié un peu partout. Une autre personne qui m'a particulièrement marqué, c'est Nicolas Hayek, patron du groupe Swatch, homme brillantissime qui sauva l'industrie horlogère de la faillite. J'ai passé une semaine avec lui. Il me dit alors qu'un Luxembourgeois extraordinaire travaille chez lui, Jean-Claude Biver. Ce dernier venait de vendre Blancpain à Swatch! Depuis, Jean-Claude est devenu un ami.
Avez-vous eu parfois des fins de non-recevoir de la part de certains contacts?
- «Bertrand Michels en Chine dont j'obtiens l'adresse e-mail, mais il ne veut rien savoir de moi! Mais de passage à Luxembourg, il m'appelle pour qu'on se rencontre, nous sympathisons et il me dit: 'Viens en Chine!'
Revenons à la photographie. Avez-vous eu des maîtres?
- «Attention, je suis un photographe modeste. J'ai développé un style consistant à montrer les gens dans l'environnement dans le-quel ils vivent ou travaillent, et non pas sur un fond comme le pratiquent souvent les autres. Je veux voir les gens dans leur milieu naturel. Mon maître, le plus grand à mes yeux, c'est Henri Cartier-Bresson. Il n'a pas réalisé seulement quelques photos géniales... tout est génial dans ce qu'il a fait! A l'époque, les objectifs ouvrent à huit et la sensibilité des films est faible, ce qui fait que beaucoup de ses photos sont floues, mais quel talent, quel oeil extraordinaire!
Vos amis vous surnomment 'Docteur Clic Clac', doit-on en déduire que la photographie est une thérapie?
- «C'est mon ami Marc Hoffmann, le banquier, qui m'a baptisé ainsi il y a très longtemps et depuis lors, tous mes amis ont adopté cet amusant surnom. Quant à savoir ce qui a inspiré Marc... mystère!
Quelle est votre opinion, vous, le 'globe-trotter', à propos de la récente polémique sur le drapeau national. En effet, lorsqu'à l'étranger, on voit le drapeau de son pays, ne ressent-on pas un petit frémissement au coeur?
- «Il ne faut pas oublier que le drapeau luxembourgeois ressemble beaucoup au néerlandais et donc que cela prête à confusion. Mais il ne faut pas oublier non plus que l'origine du 'Roude Léiw' remonte au XXIIIe siècle et que, pendant les guerres, cet étendard permettait aux combattants de se reconnaître dans la mêlée. Ce n'est donc pas un vrai drapeau et la décision du gouvernement est très sage. Vous savez, j'étais fier en regardant le tour de France de voir le 'Roude Léiw' partout. 'Lion Rouge, attrape-les', ça fait partie de notre vie, depuis l'enfance! Alors donc, je pense que la décision est bonne».
«Si vous regardez mon ouvrage, ça commence par une coiffeuse en Australie, passant par des professeurs, des mécaniciens, etc. No-tez que je n'ai jamais demandé combien ils gagnaient, car c'est un critère qui ne m'intéresse pas. Le sommet de la pyramide, c'est le Prince Robert, propriétaire du château Haut-Brion et sa soeur la princesse Charlotte qui dirige un théâtre pour handicapés à Londres. Tous les travaux que je fais, je les construis en effet en forme de pyramide, englobant ainsi la société dans sa globalité... Pour Esch, ce fut la même démarche. Au début, je me suis dit que je ne trouverais jamais 100 photos à faire. Finalement, j'aurais pu en faire 200!

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