| Norbert Becker (Photo: Laurent Antonelli/Blitz) |
Par: Jean-Michel Gaudron | Publié le 19.09.2008 0:00
«Il faut que les entrepreneurs puissent entreprendre et non pas perdre leur temps avec des procédures administratives»
«Personne ne naît vraiment entrepreneur, sauf éventuellement des héritiers de familles ou des entreprises qui sont passées de générations en générations. Mais j’en ai rencontré qui étaient malheureux de devoir reprendre l’affaire familiale! L’idée de devenir entrepreneur se construit progressivement, sur la base d’une idée, d’un projet que l’on développe et dans lequel on croît. C’est là que la fibre prend. Certains sont plus doués que d’autres, mais il n’y a pas de gène.
Quelles sont les principales qualités dont il faut faire preuve?«En premier lieu, si l’on veut être entrepreneur, il faut savoir que l’anxiété constitue un gros obstacle. Il faut être paré, à tous les moments, à des contrecoups et savoir que les idées et le projet de départ risquent d’entrer dans des zones de turbulence. La conjoncture peut changer, une technologie peut devenir obsolète plus vite, la législation européenne ou nationale peut jouer des tours… Il faut être prêt à tout moment. L’anxiété ne doit donc pas faire partie du trait dominant d’un entrepreneur, sinon il passera beaucoup de mauvais quarts d’heure.
Ce qui est important, c’est de croire en son idée, en son projet. L’avoir revu, analysé sous toute perspective, en établissant tous les scenarii, des plus optimistes jusqu’aux plus pessimistes. Mais même avec un scénario des plus pessimistes, il faut continuer à y croire. Sinon, ce ne sera qu’un printemps et le projet ne décollera jamais.
Il faut aussi travailler beaucoup sur un plan d’entreprise approprié et bien chiffré: avoir la maîtrise des flux de trésorerie, savoir comment va se financer l’entreprise, en tenant compte des cycles économiques. Les revenus ne viennent pas en quantum fixe tous les mois. La réalité de la vie est des marchés est différente de celle que l’on peut établir sur ordinateur.
Par ailleurs, un entrepreneur, pour avoir du succès, est rarement seul. Il doit s’entourer des meilleures compétences le plus vite possible, idéalement au départ. Des gens sur qui s’appuyer quand ça ira mal… Car il y aura des périodes où ça ira mal…
D’une manière générale, on apprend au fur et à mesure que l’on avance. Mais il ne faut pas se lancer dans un projet dans lequel on ne croît qu’à moitié, sans être prêt à se battre pour lui. L’élément clé réside dans la propre conviction que l’on peut avoir.
Les aides que propose l’Etat peuvent-elles constituer des appuis décisifs?«Les aides étatiques doivent représenter la cerise sur le gâteau. Si un projet ne se tient qu’avec des aides, il vaut mieux ne pas le faire. Il existe tout un programme d’aides financières qui est très approprié, avec la SNCI, notamment, qui représente un outil parfaitement compétent et motivé pour soutenir des projets. Mais il faut à la base que ces projets soient bien ficelés et documentés. Sinon, pourquoi l’Etat mettrait-il de l’argent dans un projet qui ne tient pas la route?
Un projet doit être basé sur un plan d’entreprise qui montre exactement les points forts et faibles, et surtout que la rentabilité planifiée n’est pas liée aux seules aides financières étatiques. Cette aide financière ne doit être qu’un ‘delta’ devant permettre un certain confort et réconfort ,mais ne doit pas constituer le moteur du rendement.
On parle souvent de parcours du combattant pour un entrepreneur qui veut se lancer. Le volet administratif est-il effectivement un frein à vos yeux?«Pour les entrepreneurs, la bureaucratie autour de la création d’entreprise constitue en effet un point critique. Les politiques ont devant eux un vrai défi. Il est très complexe aujourd’hui d’obtenir les autorisations, les permis, les formulaires et de s’adapter aux réglementations. Il faut simplifier tout cela et que les entrepreneurs puissent entreprendre et non pas perdre leur temps avec des procédures administratives, réglementaires etc… Je regrette d’ailleurs que les attributions du ministère des classes moyennes ne fassent pas partie du ministère de l’Economie. Ce n’est pas une répartition logique des compétences.
J’ai vécu et travaillé longtemps à Londres. On est vraiment à l’autre extrême du spectre. Il y a très peu de bureaucratie, mais c’est le marché qui sanctionne la compétence ou le succès d’un projet.
Je vais citer un exemple simple. Au Luxembourg, une station-service, qui a des horaires d’ouverture très élargies, peut, facilement, dans son local, vendre des journaux, des viennoiseries, de la nourriture. A quelques mètres de là, un épicier ou un marchand de journaux ont des horaires réglementés et ne peuvent pas vendre autre chose que ce que leur autorisation prévoit. Il y a quelque part quelque chose qui tue l’entrepreneuriat. Je ne dis pas que le consommateur ne doit pas pouvoir apprécier le fait de pouvoir acheter son pain ou ses journaux au même moment où il prend son essence, mais il faut comprendre qu’avec ce système, on tue le petit commerce.. Le magasin de journaux ou l’épicier n’osent même plus prendre de congés de peur de perdre leur clientèle traditionnelle qui ira se servir en face.
L’actuel ministre des classes moyennes a déclaré qu’il allait s’occuper de ce problème de lourdeur administrative. Je ne demande qu’à voir! Il faut arrêter de faire des recensements sur les problèmes qui existent. Il faut les résoudre! C’est au marché de sanctionner la réussite d’un projet, pas à un fonctionnaire. Il y a bon nombre de secteurs où il faut arrêter la réglementation à outrance. Il y aura alors davantage d’entrepreneurs.
C’est une bonne chose que les textes de lois soient faits dans un esprit de protection des consommateurs. Mais c’est parfois disproportionné! Le consommateur doit avoir le choix de pouvoir faire les courses quand ça l’arrange et non pas lorsque le législateur le décide…
Comment jugez-vous l’esprit d’entreprise des jeunes d’aujourd’hui par rapport à il y a dix ou quinze ans?«C’est difficile à juger, mais d’instinct, je dirai qu’il y a moins d’entrepreneurs aujourd’hui. Lorsque l’on lit des enquêtes faites chez des élèves de dernière années de lycée, les deux tiers des élèves qui se préparent au bac répondent qu’ils seraient très intéressés par une carrière dans l’administration publique. Ca laisse, évidemment, un tiers d’entrepreneurs potentiels, mais ceux qui, vraiment, voudraient se lancer ne sont plus très nombreux.
Il n’est pas facile de devenir entrepreneur, car il faut d’abord un projet! Cela fait 30 ans que je suis dans le métier: combien de projets ai-je vu passé que j’ai décliner, parce que je n’y croyais pas? Je me suis rarement trompé…
Je suis président d’un fonds de capital à risque. Sur une période d’une dizaine d’années, on a dû voir passer plus de 5.000 dossiers, pour investir finalement dans une cinquantaine. Il faut bien voir qu’un plan d’entreprise en tant que tel n’est pas un gage de réussite. C’est la qualité des hommes qu’il y a derrière, l’évolution des marchés, mais aussi des facteurs macros sur lesquels on n’a pas vraiment d’influence…
J’ai eu l’occasion d’assister à des présentations de plans d’affaires dans le cadre du parcours 1,2,3, Go. Pour ces présentations, le temps de parole est minuté, ce qui constitue un stress énorme pour celui qui présente. On voit tout de suite ceux qui se perdent dans le détail ou qui ont une culture financière plus poussée, ceux qui ont une vision technologique mais qui ont du mal à l’exprimer en euros, en temps, en taux de croissance ou de rentabilité.
La réussite d’un plan d’affaires, c’est ce mélange de toute ça. Il faut faire rêver l’assistance sur le produit ou le service, en montrant que l’encadrement financier est bordé. Un plan qui a une trop grande dominante financière ou technologique n’arrivera à rien.
Comment un entrepreneur qui a réussi à lancer son affaire doit-il ensuite aborder la problématique de la cession éventuelle de son activité?«Cela dépend des secteurs et des métiers. Avant tout et d’abord, l’entrepreneur doit se soucier de la pérennité de son affaire, de son personnel, de sa clientèle, de son fonds de commerce. S’il commence avec l’idée de créer ‘vite fait bien fait’ puis vendre avec une plus value, il part du mauvais pied. La réalité de la vie n’est pas comme ça. Ca a pu marcher avec les entrepreneurs Internet, mais c’était à une autre époque, avant l’explosion de la bulle spéculative. Je ne pense pas que cela corresponde à l’économie de base.
Les réflexions liées à la cession d’une activité sont de plusieurs ordres: juridiques, fiscales, techniques financières… A ce moment là, l’entreprise aura probablement acquis une taille qui fait qu’elle a de toute façon recours à des professionnels pour ces types de question. Ils sont très bien outillés.
Quel serait votre conseil ultime pour un entrepreneur qui veut se lancer?«Un des grands dangers qui guette un entrepreneur, c’est celui de trop avoir le nez dans le guidon et de ne pas voir le paysage autour. Il est important de s’entourer d’une équipe afin de pouvoir de temps en temps lever la tête et regarder ce qui se passe autour, parler au client, au concurrent, à son réseau. A trop pédaler tête baissée, on rate des opportunités et des occasions.
Un autre point important, c’est d’avoir une bouée de secours. Tout un chacun, selon ses propres traits de caractère, en a besoin. Quelque chose ou quelqu’un à quoi se rattacher. la famille, les enfants, les amis, un sport, un hobby… C’est important surtout lors des moments de turbulence et permet de pouvoir se consacrer à autre chose pour retrouver son équilibre mental.
L’entrepreneur qu pense qu’il n’y aura pas de contre coup se trompe. Il vaut mieux alors qu’il ne se lance pas».

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