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Par: Jean-Michel Gaudron  |  Publié le 19.09.2008 0:00

Un parcours semé d’embûches


Se lancer dans son propre projet demande de s’armer de courage et de persévérance. Rien n’est simple...

Difficile d’avoir les données les plus récentes en matière de création d’entreprise. Selon la Chambre des Métiers, 3.000 entreprises, environ, ont été créées en moyenne par année au Luxembourg, sur la période 2000-2005, avec une forte hausse de la proportion des activités dans le secteur financier, passée de 11% du total en 2000 à 20% en 2005.

Sur le front des emplois, l’impact est également certain: les entreprises créées en 2000 occupaient, au moment de leur établissement, quelque 3.300 salariés. Ils étaient environ 5.500 cinq ans plus tard, soit une hausse de 69%. «Toutefois, l’ensemble de ces données statistiques ne doit pas cacher que les résidents luxembourgeois sont relativement réticents à s’établir à leur propre compte», note-t-on à la Chambre des Métiers, qui rappelle que la propension à entreprendre ne se situe, ici, qu’à 35%, contre 44% pour l’UE (sur base des 15 Etats membres de 2005) et 61% pour les Etats-Unis.

De la volonté, de l’endurance, de la patience... La recette de la création se base sur ces premiers ingrédients clés, qui déterminent généralement la qualité et la réussite du projet. «L'esprit d'entreprise, c'est une synthèse entre un processus personnel et l'évolution de sa personnalité, analyse Nicolas Buck, héritier de l’Imprimerie Victor Buck qu’il a transformée en groupe international désormais baptisé Qatena, mais aussi fondateur de la société PSF Victor Buck Services. On est forcément influencé par ce qu'on a vu et vécu. On effectue certains choix en fonction de ce vécu. On voit certains comportements, on les analyse et on se dit 'c'est peut-être ça qu'il faut faire'. L'esprit d'entreprise, c'est d'avoir des convictions et de les suivre. Il est d'ailleurs toujours plus facile de suivre un chemin que de le construire».

UN BUSINESS PLAN À SOIGNER

Naît-on entrepreneur, ou le devient-on? Les avis sont partagés, mais rares sont ceux qui plaident pour le don inné... «Le fait de devenir entrepreneur se construit progressivement, sur la base d’une idée, d’un projet que l’on développe et dans lequel on croit. C’est là que la fibre grandit. Certains sont plus doués que d’autres, mais ce n’est pas dans les gènes», résume Norbert Becker, impliqué dans de nombreuses créations d’entreprises, et non des moindres (Andersen Luxembourg, Atoz, Compagnie de Banque Privée....).

Evidemment, de l’idée à la réalisation sur le terrain, le chemin est parfois long et généralement semé de diverses embûches. L’entrepreneur doit, ainsi, paramétrer une quantité non négligeable de critères pour poser les bases de son projet: structuration financière, analyse du marché visé, stratégie de communication. Le tout assorti, évidemment, d’un minimum de réalisme économique. «Il faut entreprendre une analyse de tous les types de scénarios possibles, des plus optimistes jusqu’aux plus pessimistes», estime M. Becker, qui insiste également sur l’importance du business plan. «Il convient de travailler sur un plan d’entreprise approprié, chiffré, et avoir au maximum la maîtrise des flux de trésorerie et des moyens de financements de son entreprise. Les revenus ne viennent pas en quantum fixe tous les mois. La réalité de la vie et des marchés est différente de ce que l’on peut coucher sur un ordinateur».

Ce business plan, même s’il ne doit pas nécessairement être considéré comme une bible, constitue néanmoins un support d’importance. Pas question de le négliger ou de mal le faire. Rachel Gaessler, manager du réseau 1,2,3 Go, identifie quelques points faibles généralement constatés: «Souvent, les plans d’affaires sont truffés de mots techniques, ce qui rend leur compréhension difficile par des non-spécialistes. Ils sont aussi parfois trop longs, pas assez précis ou, au contraire, trop détaillés et ne vont pas assez à l’essentiel. Les études du marché et de la concurrence ne sont pas toujours assez approfondies ou bien le projet n’est pas suffisamment innovant par rapport à la concurrence pour avoir une chance de percer. Il arrive aussi que le plan financier soit trop optimiste ou pas assez réaliste».

De quoi y réfléchir à deux fois avant de sortir son tableur Excel et de commencer à le remplir. «Il faut au moins prévoir six mois de cash flow de visibilité, prévient Jérôme Grandidier, fondateur, il y a dix ans, de SIT Group. «Rien que le temps de mettre les premiers produits en vente, établir les premières factures et faire face à tous les frais initiaux, ça va vite. Créer une société est beaucoup plus compliqué que l’on croit, car il y a toujours des problèmes auxquels on n’avait pas pensé… Le business plan doit aller au maximum dans les détails, y compris les frais de timbre ou de GSM... Il faut bien compter sur une centaine de postes: tous ces petits coûts additionnés qui permettent de voir si une affaire est rentable ou pas».

DES AIDES EN BONUS

Bien sûr, un certain nombre d’aides financières délivrées par l’Etat sont accessibles pour les créateurs d’entreprise (voir en page 76), mais l’idée généralement admise par les acteurs du marché est que ces aides ne doivent être, tout au plus, qu’un complément à un plan de financement pratiquement bouclé. Imaginer ne financer son projet d’entreprise que par ces seules aides relève clairement de l’utopie.

«Si un projet ne se tient qu’avec ces aides, il vaut mieux ne pas le faire, prévient M. Becker. La rentabilité d’un projet, quel qu’il soit, ne doit pas venir des aides financières étatiques. Il doit lui-même se porter financièrement. L’aide financière doit alors être le ‘delta’ devant permettre un certain confort, ou réconfort, mais certainement pas le moteur même du rendement».

Si les aides existent, d’aucuns regrettent un certain manque de visibilité. Il serait intéressant de sonder les personnes susceptibles de se lancer dans la création d’entreprise, afin d’évaluer leur niveau de connaissance des mécanismes existants. En attendant que le «guichet unique» en cours de mise en place atteigne son plein rendement, il y aura encore, sans doute, des opportunités qui vont se louper. «Lorsque l’on crée une société, on a un boulot de dingue, constate M. Grandidier. Et on n’a pas vraiment le temps de voir quelles aides existent et d’aller les chercher. Nous avons régulièrement des contrôles financiers de notre groupe, et c’est tout à fait normal. Mais j’aimerais bien aussi qu’il y ait une personne d’un ministère qui vienne me rencontrer, me demandant comment il peut m’aider et me montrer ce qui existe. Vu le nombre de sociétés locales, ce serait envisageable, pour que ce ne soit pas à nous, entrepreneurs, d’essayer de trouver dans les méandres de l’administration ce qui peut nous aider».

COURAGE...

Du reste, si tout le monde s’accorde à dire que les contacts vers les administrations sont relativement aisés au Luxembourg, facilités par la taille du pays, la lourdeur de la bureaucratie en fait aussi reculer plus d’un. «Aujourd'hui, c’est un parcours du combattant entre formulaires et réglementations pour obtenir autorisations et permis, regrette Norbert Becker. Il faut vraiment simplifier les choses pour que les entrepreneurs puissent vraiment entreprendre et non pas perdre leur temps avec des procédures administratives. J’ai longtemps vécu et travaillé à Londres, où la démarche est totalement inverse. Il y a très peu de bureaucratie, mais c’est le marché qui, au final, sanctionne la compétence d’un projet».

Trouver les moyens de se financer peut, néanmoins, rester un problème, même si, selon Bob Kneip, fondateur du groupe Kneip Communication, «on finit toujours par trouver les moyens à partir du moment où l’on a un bon concept et de la détermination». Se pose alors souvent, aussi, le cas de l’engagement personnel, étant entendu que les banques demandent généralement à l’entrepreneur de se porter caution à titre personnel pour les sommes sollicitées. «Du coup, si on fait faillite, pour de simples raisons de marché, il n’est pas possible de s’en relever, regrette Jérôme Grandidier. Dans les pays anglo-saxons, on part du principe que l’on ne sait vraiment gérer une société qu’au bout de trois faillites. Ici, tu te rates une fois, tu es mort. Peut-être y a-t-il un manque de prise de risque au niveau des banques».

No risk, no fun... Si la formule s’applique volontiers aux entrepreneurs qui se lancent avec enthousiasme, elle ne constitue pas forcément l’adage de ceux qui détiennent les cordons de la Bourse. Forcément, bénéficier d’une certaine expérience de la vie et des affaires est un atout supplémentaire. «Pour obtenir un financement de 100, il faut généralement apporter 100, calcule Laurent Kratz, fondateur, entre autres, de la plate-forme Internet de téléchargement légal de musique Jamendo. L’intérêt d’être entrepreneur sur le tard, c’est qu’il est plus facile de disposer des 12.500 euros de capital minimal pour démarrer une société. Dans notre cas, pendant les six premiers mois, nous ne nous sommes pas payés. C’est bien sûr moins évident de le faire quand on a 25 ou 30 ans».

On le voit, tout entrepreneur devra s’armer d’un certain nombre d’atouts pour se lancer sur la voie de la réussite. Jean-Claude Bintz, qui avait participé au lancement du réseau de téléphonie mobile Tango puis en créa un autre de toutes pièces, Voxmobile, sait combien le courage est un ingrédient indispensable. «Il y aura des semaines, voire des mois très difficiles, où l’on ne dort plus, prévient-il. Sans courage, il vaut mieux se contenter de travailler pour l’Etat. A côté de cela, il faut aussi avoir des gens chez qui aller pour demander conseil, pas nécessairement sur un plan financier. Un cercle de très proches relations. Un entrepreneur est souvent tout seul, et tout seul, c’est toujours difficile».

 

 

Incubateur - Dix ans déjà

En dix ans d’existence, le Technoport d’Esch, incubateur d’entreprises technologiques et innovantes, a vu passer 44 entreprises (douze y sont actuellement), dont douze ont pu ensuite poursuivre leur croissance en dehors de la structure. «En matière d’entrepreneuriat, je suis convaincu que le potentiel est bien plus élevé que ce qui se fait actuellement», indique Diego De Biasio, chargé de direction au Technoport. Au fil des ans, du reste, les «anciens» du site se disent prêts à jouer un rôle auprès des nouveaux entrants et leur apporter une réelle plus-value à un projet. «Je suis convaincu que d’ici peu nous aurons un pool d’expertise ‘entrepreneuriale’ disponible relativement varié».

En attendant, M. De Biasio plaide pour une écoute constante des besoins des entrepreneurs (actuels ou futurs), une veille «concurrentielle» et un souci d’innovation par rapport aux bonnes pratiques observées à l’étranger ou, encore, la mise en place de cadres d’intervention et de structures de soutien transparents, flexibles et réactifs, «éléments primordiaux pour encourager et non décourager».


 
 
 
 
  



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