| Jeannot Krecké: «Ce pays pourrait être d'une efficacité redoutable» (Photo: Julien Becker) |
Par: Jean-Michel Gaudron | Publié le 19.09.2008 0:00
Jeannot Krecké: «Une société où personne ne prend de risque n’avance pas»
La promotion de l’esprit d’entreprise, même si elle n’est pas inscrite noire sur blanc dans le programme de l’actuelle coalition gouvernementale, fait partie des axes de travail sur lesquels les ministères de l’Economie et des Classes moyennes, notamment, planchent en continu. Car le Luxembourg n’a jamais eu la réputation où le vent de l’esprit d’entreprise souffle en rafale. Le taux d’indépendants dans l’emploi total au Grand-Duché a toujours été largement inférieur à celui des pays voisins, ce qui n’est pas nécessairement une surprise tant le service public et le secteur bancaire ont tendance à phagocyter le vivier des jeunes diplômés.
Pas de quoi décourager le ministre de l’Economie et du Commerce extérieur, Jeannot Krecké. Dans les locaux de son ministère, à une quarantaine de mètres au dessus du niveau du boulevard Royal, il nous fait part, dans un entretien exclusif, de sa vision de l’esprit d’entreprendre au Luxembourg et des pistes à suivre pour inciter davantage de jeunes à prendre le risque de se lancer dans le grand bain de l’entrepreneuriat.
Monsieur Krecké, où en est l’esprit d’entreprise au Luxembourg, aujourd’hui?
«Je sens que l’on a pris conscience de l’importance de promouvoir l’esprit d’entreprise. Il y a beaucoup d’initiatives qui se créent pour donner le support nécessaire à des jeunes entrepreneurs qui veulent se lancer. La seule chose à voir, c’est de mieux coordonner ces différentes initiatives. Il n’y a malheureusement pas de réglementation qui puisse aider vraiment dans ce domaine: on ne peut pas décréter le niveau d’esprit d’entreprise.
L’attirance des jeunes diplômés luxembourgeois pour la fonction publique ou le secteur bancaire est généralement mise en avant comme principal facteur de l’apparente frilosité en matière d’entrepreneuriat au Luxembourg. Est-ce toujours une réalité?«L’attirance des jeunes pour la fonction publique répond surtout à un besoin précis, notamment dans le secteur de l’enseignement. Il faut savoir que la moitié des bacheliers résidants devront prendre cette voie-là pour couvrir les besoins qui sont très grands à ce niveau.
Mais aujourd’hui, il y a, dans le pays, de plus en plus de personnes n’ayant pas le passeport et la nationalité luxembourgeois. Je suis d’avis qu’il ne faut plus faire la différence entre les résidants et ceux qui viennent des régions aux alentours. Je considère le Luxembourg comme un pôle d’attraction pour le marché d’emploi de la région et qu’il faut considérer cette Grande Région dans sa globalité.
Le problème se trouve alors davantage au niveau politique, car seuls les salariés luxembourgeois sont représentés par les élus du parlement, alors que les résidants étrangers et, a fortiori, les frontaliers, n’ont pas le droit de vote aux élections législatives.
Vous prônez donc davantage d’ouverture de la fonction publique à des non-Luxembourgeois?«Nous sommes déjà en train de le faire. Cela prend du temps, mais c’est en cours. Le problème de la barrière des langues demeure, car dans certains services, il faut maîtriser les langues française, allemande et luxembourgeoise, pour pouvoir traiter l’ensemble des documents. En revanche, il existe un certain nombre d’emplois au sein des administrations qui ne nécessitent pas de telles connaissances en langues… Dans mon ministère, par exemple, il y a des personnes qui ne sont pas Luxembourgeois. Ils sont alors employés et non pas fonctionnaires.
En 2004, la Chambre des Métiers avait, dans un rapport, évoqué «l’aversion des nationaux par rapport à l’indépendance». Partagez-vous la dureté de ce constat?«Je pense que le terme est trop fort, mais il faut le remettre dans le contexte de l’époque. En 2004, la loi réglementant l'accès aux professions d'artisan, de commerçant, d'industriel ainsi qu'à certaines professions libérales avait fragilisé les conditions des gérants d'entreprises. C’est en référence à cette situation précise que le terme ‘aversion’ avait été employé. Cela n’a pas aidé à encourager les gens à vouloir s’établir à leur compte. Il est évident qu’il faut encore travailler sur ce statut d’indépendant.
Cela concerne notamment les aspects de protection sociale?«Cela touche en effet toutes les règles en relation avec la sécurité sociale et le droit du travail. On considère souvent que le directeur d’une société anonyme sur qui repose également l'autorisation d'établissement est un indépendant. Or, il n’est rien d’autre que le salarié de l’entreprise. Il faut donc lui donner un minimum de protection également, notamment en matière de licenciement, comme on le fait avec le salarié…
Il y a actuellement des réflexions au sein du gouvernement pour trouver les meilleurs modèles possibles. Nous en sommes actuellement plutôt au début, mais j’espère qu’elles aboutiront avant l’échéance électorale de 2009.
Diverses initiatives ont été menées depuis quelques années: la création de l’asbl Jonk Entrepreneuren, l’intégration d’un module de gestion d’entreprise à l’Université du Luxembourg, les simulations d’entreprises Gründercup ou encore le lancement des entreprises d’apprentissage. Quel bilan tirez-vous de tout cela?«La plupart de ces instruments sont utiles et permettent de faire avancer l’esprit d’entreprise. Je noterai tout de même qu’il reste des progrès à faire en matière de coaching. Il n’y a pas assez de personnes au niveau du bénévolat. Sans doute faudrait-il également apporter un support plus professionnel à tout ça… Actuellement, nous sommes en train, avec la fédération des jeunes dirigeants, d’essayer de trouver une solution à cet état de fait.
Le volet coordination, que vous évoquiez précédemment, ne devrait-il pas être du ressort du Comité national pour la promotion de l’esprit d’entreprise, créé en 2004?«Le CNPEE constitue en effet une bonne plate-forme. Mais l’important reste tout de même de pouvoir laisser l’initiative et la volonté à chacun. Simplement, il convient de mieux coordonner et répartir les charges, afin de ne pas se marcher sur les pieds. Il ne faut pas être tous engagés dans un même domaine et en délaisser un autre faute de ressources.
Pour autant, le CNPEE n’a pas fait beaucoup parler de lui depuis sa création...«C’est vrai qu’il peut sans doute améliorer sa communication. Mais le travail effectué est bon. Le comité s’est réuni à quatre reprises en 2007 et a présenté un certain nombre de nouvelles initiatives: la création d’un Master of Science in Enterpreneurship and Innovation, lancé par l’Université du Luxembourg et la Chambre de Commerce; le nouveau service de soutien aux entreprises artisanales de la Chambre des Métiers, baptisé ‘Contact Entreprises’, qui regroupe désormais le centre de formalités pour les PME, ainsi que les services de soutien aux créateurs d’entreprises et pour les transmissions d’entreprises; le projet ‘Enterpreneurship Skills Certificate’, qui vise à offrir un accès direct à l’autorisation d’établissement aux élèves de l’enseignement secondaire et aux étudiants de l’enseignement supérieur ou encore la traduction en portugais de la Business Plan Toolbox, l’outil d’aide en ligne destinée aux futurs créateurs d’entreprises
Beaucoup de choses sont donc en place, mais par quels moyens serait-il possible d’améliorer encore davantage l’existant?«Un des éléments susceptibles de contribuer le plus au développement de cet esprit d’entreprise se trouve certainement dans le guichet unique qui est en train d’être mis en place, physiquement, à partir de l’espace Entreprise à la Chambre de Commerce. Il en est de même à la Chambre des Métiers. Cela nous est, de toute façon, imposé par la directive européenne sur les services.
De notre côté, nous sommes en train de développer l’interactivité du portail www.entreprises.lu et cela se fera d’autant plus facilement que le certificat électronique établi par Luxtrust sera beaucoup plus présent. Ce sera le cas à l’automne et cette signature électronique permettra à beaucoup d’applications de l’Etat, mais aussi à bon nombre de relations avec les banques, d’être simplifiées. Ce guichet unique virtuel est, clairement, un des éléments essentiels pour rendre la vie plus facile à ceux qui veulent se lancer dans la création d’entreprises.
Il existe également de nombreuses initiatives privées. Quel soutien l’Etat est-il en mesure de leur apporter?«Il va de soi que si nous pouvons être présents, nous sommes prêts à les soutenir financièrement, mais pas seulement. Nous avons régulièrement des échanges sur les initiatives prises. Nous sommes, par exemple, en train d’étudier comment mieux associer le parcours d’affaires 1,2,3, Go avec les initiatives de financement existantes telle que la structure CD-PME (société luxembourgeoise de capital-développement pour les PME créée à l'initiative de la SNCI et de cinq organismes financiers luxembourgeois).
Nous allons d’ailleurs faire un effort considérable sur les PME au niveau des aides. Un projet de loi est en cours d’élaboration permettant de spécifier de nouvelles aides en matière d’innovation et de recherche. L’idée est de rendre moins bureaucratique l’attribution de ces aides. Il devrait être déposé en septembre.
Dans le même temps, il y a toujours des discussions à Bruxelles au sujet du small business act.
Quel discours voudriez-vous tenir à ceux qui hésitent encore à se lancer eux-mêmes?«Cela dépend du type d’hésitations. Est-ce un problème administratif? On peut alors le guider vers le guichet unique. Est-ce lié au business plan ou au financement? On peut alors lui recommander un coach, un business angel ou bien le diriger vers la SNCI ou CDE-PME.
En revanche, la peur de l’échec, on ne peut pas la réglementer par des lois. Il est en revanche possible de dépénaliser les faillites qui ne sont pas frauduleuses et, dans le même temps, se montrer encore plus ferme et sévère avec les faillites frauduleuses et appliquer des sanctions beaucoup plus fortes. De cette façon, on sépare l’échec et l’envie de redémarrer de ceux qui font de l’échec un moyen de faire de l’argent. Mais c’est une affaire qui prendra du temps et qui doit être faite dans le cadre de la loi anti-faillite qui est toujours en suspend…
En parvenant également à faire le distingo, on change aussi l’idée que l’on peut se faire d’une personne qui a été mise en faillite.
On ne pourra évidemment jamais éviter la prise de risque. De toute façon, une société où personne ne prend de risque n’avance pas…
Après quatre ans de présence à votre poste, êtes-vous arrivé au point où vous souhaitiez vous trouver?«Je dois avouer que les choses ne se passent pas toujours comme je le pensais. J’ai dû me rendre à l’évidence que pour réaliser des choses, même quand on a des idées, il faut beaucoup de temps. Il existe encore beaucoup de barrières à franchir à chaque fois. J’avais imaginé l’affaire plus facile. J’apprends! Et j’espère que je ne vais pas me décourager.
Ces barrières sont-elles avant tout d’ordre psychologique? Il n’est jamais évident de changer les mentalités quelles qu’elles soient...«Non, je dirai plutôt que c’est dans la coordination des différentes politiques à mener à l’intérieur même du gouvernement. La difficulté vient du fait qu’au ministère de l’Economie, dès que nous voulons faire avancer une chose, nous tombons alors très facilement sur le domaine de compétence d’un autre ministère. Et c’est cette complexité-là qui fait que les choses n’avancent pas aussi vite que je le souhaiterais.
Ainsi, dans l’ensemble des projets que j’avais en préparation, je suis en retard par rapport au planning que je m’étais fixé. Je trouve dommage que pour réaliser certaines idées, il faille plus qu’une seule législature.
Que faudrait-il pour passer à la vitesse supérieure?«Je ne sens pas une pression extérieure qui fasse que l’on essaie d’être plus efficaces, plus flexibles, plus rapides au niveau de toutes les démarches administratives. Ce pays pourrait alors être d’une efficacité redoutable, mais les opportunités qui existent ne sont pas toutes exploitées. Mis à part quelques entrepreneurs, je ne ressens pas un mouvement général dans le pays pour avancer plus vite dans ce domaine, ce qui est dommage…
Vous aviez également lancé, en 2006, les journées Portes ouvertes au sein des entreprises, avec l’objectif d’un renforcement de l’image de marque de l’entrepreneuriat. Pensez-vous vraiment avoir atteint cet objectif?«Cette initiative a rencontré un certain succès et on voit qu’il y a un intérêt avéré pour découvrir le monde de l’entreprise. Cependant, je regrette qu’il n’y ait pas davantage d’entreprises qui ont participé. C’est une très bonne chose que des hôpitaux et des établissements publics ouvrent leur porte, mais je m’attendais à davantage de soutien au niveau artisanat et industrie. L’initiative n’a pas encore atteint sa vitesse de croisière pour être efficace, mais elle doit évidemment continuer.
J’avoue d’ailleurs ne pas bien comprendre les entreprises. Elles pourraient, de la sorte, s’ouvrir aux jeunes susceptibles de travailler chez elles, mais aussi et surtout s’ouvrir au reste du monde! J’ai été émerveillé de la façon dont certaines entreprises ont organisé leur accueil et se sont présentées. C’était bien fait. Dommage qu’il n’y en ait pas plus qui en aient profité, car cela permet vraiment de mieux comprendre comment fonctionne une entreprise».
Business Angels - Ressources multiples
Autre source de financement possible, les business angels ont pour vocation d’investir des ressources dans un projet et de s'y impliquer à plusieurs niveaux. «Par ressources, nous entendons aussi bien financières que l’apport en termes d’expériences ou de contacts, indique Steve Glangé, membre du board de Luxembourg Business Angels Network (LBAN). En dépit du ralentissement économique, de nombreux témoignages de réussites entrepreneuriales sont en train de stimuler les esprits pour oser se lancer dans l'aventure et afin de mieux contrôler son propre destin.
Le regard qu’il porte sur ceux qui brandissent l’excuse du manque de visibilité des aides disponibles au Luxembourg est impitoyable. «Une information complète est presqu'impossible à obtenir clef en main, et cela n’est pas forcément souhaitable. Car un créateur d'entreprise qui n'arrive pas à rassembler les informations nécessaires fait, à nos yeux, déjà preuve d'un manque de débrouillardise nécessaire dans la vie des affaires».
Informations auprès des écoles - Intensifier les efforts
Mesurer le réel niveau de l’esprit d’entreprise au Luxembourg relève de la quadrature du cercle, même si le pourcentage d'indépendants y semble faible. «Nous savons que ce chiffre est partiellement biaisé par le mode d'affiliation au Centre commun de la sécurité sociale, seule source de détermination du pourcentage», indique Tom Theves, conseiller de gouvernement 1e classe au ministère de l’Economie. «On constate cependant une forte activité de création d'entreprise ce qui tend à prouver que le Luxembourg est propice à l'esprit d'entreprendre et de créer de nouvelles activités».
Pour faire encore mieux, M. Theves suggère d’intensifier les efforts dans les écoles et d’associer de façon plus systématique les écoles au monde de l'économie et du travail. «Par ailleurs, il faudra agir afin de réduire les stigmates en cas d'échec d'une entreprise. Il s'agit d'une problématique abordée au niveau communautaire mais qui est particulièrement valable au niveau du Luxembourg».

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