| Diego de Biasio, Technoport (Photo: Julien Becker) |
Par: Nicolas Raulot | Publié le 23.01.2009 0:00
De start-up à success story
Ici, on est loin de Wall Street ou de la City. Et on ne parle pas de dérivés de crédit, de produits structurés, de subprimes, de Bernard Madoff et autres escrocs de haut vol. Nous sommes dans le monde réel, dans…l’économie réelle, celle où des entrepreneurs se battent chaque jour pour concrétiser une idée, créer de la richesse et les emplois de demain. Bienvenue au Technoport, sur le site de Schlassgoart à Esch-sur-Alzette. L’incubateur d’entreprises technologiques, qui héberge actuellement treize (bientôt quinze) jeunes pousses, et a déjà permis à douze autres de prendre leur envol, trouve d’autant plus de sens que l’année 2008 a révélé à quel point le château de cartes de la finance était fragile, combien l’économie luxembourgeoise avait besoin d’accélérer sa diversification, de valoriser l’esprit d’entreprendre et d’innover.
A dix ans tout juste, le Technoport s’apprête justement à changer de dimension, à devenir à son tour une success story, pour utiliser le terme désignant les entreprises prometteuses qui quittent la pépinière. Aujourd’hui encore, le Technoport dépend du Centre de Recherche Public (CRP) Henri Tudor. Bientôt, il en sera séparé pour fusionner avec l’incubateur Ecostart de Foetz, initié en 2001 par le ministère de l’Economie et du Commerce Extérieur. Ce dernier deviendra l’actionnaire principal de la nouvelle entité qui prendra la forme d’une société anonyme. «Malgré une concurrence saine entre deux structures éloignées d’à peine cinq minutes, nos deux ministres de tutelle, celui de l’Economie et celui de la Recherche, ont décidé qu’il était temps de gagner en efficacité. Ce fut une des conclusions du rapport de l’OCDE en 2006 sur le système d’innovation luxembourgeois», explique Diego de Biasio, manager du Technoport. Le nouvel ensemble devrait s’établir dans la nouvelle pépinière Belval d’ici à 2010, là où doivent également déménager le CRP Tudor et l’Université du Luxembourg. La loi sur la Recherche et le Développement qui, espère-t-on au Technoport, devrait être votée avant l’été 2009, formalisera les détails de ce projet.
Tripartite sidérurgie
Si la date de naissance officielle du Technoport a été fixée à juin 1998, la genèse du projet remonte plutôt au milieu des années 1990, comme le rappelle Claude Wehenkel, administrateur délégué du CRP Henri Tudor dans Force Motrice, son ouvrage paru l’an dernier. Le conseil d’administration du CRP, qui a vu le jour en 1988, avait décidé dès 1995 de créer le cadre réglementaire pour la naissance d’une structure d’accueil pour entreprises. En 1996, la tripartite sidérurgie recommandait de mettre en place des synergies publiques-privées avec l’industrie, ce qui permettra d’aboutir dès le 12 juin 1998, à la convention Technoport Schlassgoart signée entre l’Arbed, le gouvernement et le CRP. Avec l’ambition de dynamiser l’économie luxembourgeoise en général et de favoriser le développement de la région sud du Grand-Duché en particulier.
Le Technoport comprend deux volets complémentaires: le Centre d’Accueil et d’Innovation pour Entreprises (CAIE) et le Laboratoire des Technologies Industrielles (LTI) qui demeure une dimension importante de cette institution avec une soixantaine de salariés, même s’il passe plus inaperçu. «Joseph Kinsch, le président de l’Arbed, est venu proposer à Claude Wehenkel de récupérer les activités recherche et développement de l’entreprise devenues trop coûteuses suite à la crise sidérurgique. Arbed-Recherches était d’ailleurs logé dans le bâtiment actuel du Technoport. Claude Wehenkel a saisi la balle au bond pour associer la création d’un incubateur à ce transfert d’activité», raconte Diego de Biasio. L’accouchement ne s’est toutefois pas fait sans douleur: «Si Joseph Kinsch a aimé l’idée et a facilité l’ouverture de nombreuses portes, les adversaires du projet n’ont pas manqué, en particulier du côté du ministère de l’Economie, où l’on estimait que la partie incubateur ne correspondait pas aux missions du CRP et qu’elle devait plutôt être assumée par d’autres instances comme la Chambre de Commerce», poursuit le manager. Mais, le CRP a tenu bon pour qu’un projet «unique, indivisible et complémentaire» voie le jour. Le 1er août 1998, la société Blue Sky, éditeur de logiciels sur mesure pour PME, est la première à intégrer l’incubateur, suivie dix jours plus tard par Luxscan qui développe des systèmes industriels de contrôle qualité en temps réel (voir pages 74 et 75). Le 28 mai 1999, près de 300 invités assistent à l’inauguration officielle en présence de Jacques Santer, président de la Commission européenne, Erna Hennicot-Schoepges, ministre de l’Education nationale et de la Formation professionnelle, Robert Goebbels, ministre de l’Economie, Alex Bodry, ministre de l’Environnement et de l’Aménagement du territoire, des ambassadeurs de France, d’Allemagne et même du Japon...
Membre de réseaux
La pépinière d’entreprises s’inspire d’exemples réussis à l’étranger, notamment en Amérique avant les années 1980, mais aussi en Scandinavie, une des régions les plus avancées dans ce domaine. Aujourd’hui, le Technoport est membre à part entière de plusieurs réseaux européens dont l’EBN (European Business and Innovation Centre Network), l’IASP (Association Internationale des Parcs Scientifiques) et Esinet, un réseau d’incubateurs sélectionnés par l’agence spatiale européenne et la Commission Européenne.
Il tient néanmoins à conserver son identité luxembourgeoise, en particulier des liens très étroits avec la recherche publique. Avec une cellule d’encadrement et d’animation de seulement cinq collaborateurs, la structure Technoport se veut aussi plus légère et moins coûteuse que les équivalents d’autres pays, qui emploient généralement entre 10 et 15 personnes. Dépourvu de vocation lucrative, le Technoport n’intervient pas au capital des entreprises qu’il héberge, à la différence de certains incubateurs étrangers qui n’ont pas survécu à la bulle Internet. «Nous avons toujours considéré qu’on ne peut pas faire de l’argent avec des entreprises à un stade initial. Il est donc nécessaire que le secteur public intervienne et qu’il cofinance une partie de cette activité», insiste Diego de Biasio.
L’idée de départ diffère enfin de celle des Etats-Unis. Regroupées au sein du réseau NBIA (National Business Incubation Association), les pépinières américaines ont avant tout été créées dans le but de résorber le chômage dans des zones en restructuration ou en crise. Au Grand- Duché, l’objectif essentiel était de créer des compétences et de favoriser l’émergence d’entreprises technologiques et innovantes. «Innovant ne veut pas dire que nous attendons des inventions d’importance mondiale», précise le chargé de direction. «Si Epuramat (success story), Codasytem ou Worbee (start-up) ont effectivement développé des technologies qui leur sont propres, Jamendo (site de téléchargement de musique en ligne, ndlr) s’est avant tout différencié par le service, le business model, et non sur les aspects techniques».
Pas question non plus de se limiter à des innovations du domaine high tech, comme le démontre l’entrée d’Epuramat, qui propose aux communes un système plus rapide et plus économique...d’épuration d’eau. «Nous avons choisi de ne pas nous limiter à un secteur bien spécifique pour attendre de voir ce que le marché nous apporterait. Néanmoins, si on fait le bilan des dix dernières années, il s’avère que les projets ont souvent un lien direct avec les quatre départements de recherche du CRP Henri Tudor, à savoir les technologies de l’information et de la communication (ICT), la technologie clinique, la technologie environnementale et la technologie industrielle. Cela tient probablement aux liens que le CRP entretient avec le secteur privé». En revanche, le Technoport s’interdit d’accueillir des filiales de groupes étrangers déjà rentables, à la différence d’Ecostart, par ailleurs assez spacieux pour fournir des halls industriels.
Environnement favorable
Un hébergement au Technoport offre aux entrepreneurs un environnement favorable pour lancer leur activité, échanger leurs expériences et se concentrer sur leur métier de base. «Les entrepreneurs, qui sont issus du secteur privé, mais ont souvent un profil technique, apprécient d’avoir un soutien administratif ou d’ordre stratégique dans la phase initiale de leur projet». Attention néanmoins, cela ne signifie pas que les jeunes patrons peuvent se débarrasser de certaines tâches encombrantes: «Ce sont eux qui s’occupent de tout. Il faut être clair là-dessus. Nous, nous agissons en tant que coach sur des points spécifiques où ils rencontrent des problèmes, par exemple dans la mise en place d’une stratégie marketing ou de communication sur une clientèle ciblée, comme nous l’avons fait pour Conostix (une success story spécialiste de solutions sécurité pour internet, ndlr)», témoigne Diego de Biasio.
Trois programmes
Au fil des ans, le Technoport a formalisé son offre en trois programmes successifs. Le premier, appelé «challenge your idea» ou phase pré-commerciale, est dédié à des entrepreneurs qui n’ont pas encore lancé leur activité. Si leur dossier est accepté (comme environ la moitié de la soixantaine déposée chaque année), la société peut s’installer pendant quatre mois à titre gratuit dans un open space de l’incubateur, avec PC, connexion à internet…Seules les photocopies et communications téléphoniques sont à leur charge. «La période de quatre mois est à la fois suffisante pour juger de la pertinence de leur projet et utile pour mettre les entrepreneurs sous pression». Chaque entreprise est évaluée par une équipe de trois personnes, constituée d’un account manager (ou coach) du Technoport, d’un expert technique et d’un expert externe. «Par exemple, dans le cas d’Epuramat, nous ne disposions pas des compétences techniques en interne pour valider la pertinence de leur approche. Nous avons alors sollicité le département des technologies environnementales du CRP Henri Tudor qui a d’ailleurs par la suite décidé de collaborer avecl’entreprise d’épuration d’eau».
Ensuite vient la deuxième phase, dite start-up ou «launch your business». Celle-ci dure de trois à cinq ans. Les quatre ou cinq entreprises par an qui y parviennent peuvent alors occuper un bureau isolé d’environ 25 mètres carrés moyennant un loyer mensuel fixe de 550 euros. De son côté, le Technoport continue de payer un loyer à ArcelorMittal qui est resté propriétaire des murs et des quelque 1.000 mètres carrés de bureaux.
Enfin vient la phase «success story» aussi appelée «grow your business». Durant cette période de croissance hors des murs de la pépinière, les entreprises vivent leur vie en solo, mais continuent d’être intégrées au réseau Technoport. En échange de quoi, les entrepreneurs peuvent être invités à partager leurs expériences avec les jeunes pousses. Blue Sky, la première start-up fut également la première success story, en quittant le bercail dès 2000.
Toutes, loin s’en faut, ne sont pas parvenues à en faire autant. Sur les 45 sociétés que le Technoport a acceptées dans son programme start-up depuis dix ans, 16 ont échoué. Pour Diego De Biasio, les entrepreneurs qui ont toutes les chances de réussir ont des qualités communes: la persévérance, l’habileté commerciale, la capacité à s’adapter aux besoins du marché et à s’entourer d’une équipe soudée.

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