Par: Nicolat Raulot et Eric Chenal | Publié le 23.01.2009 0:00
The place to be
Certes, le Luxembourg n’a pas été épargné par la crise. Quelques évènements ont même égratigné la réputation de la place financière, en particulier le placement en sursis de paiement des trois établissements islandais, qui a abouti au gel des dépôts de milliers d’épargnants étrangers chez Kaupthing Bank. Plus récemment, l’éclatement de l’affaire Madoff aux Etats-Unis a également éclaboussé le Grand-Duché en semant le doute sur la responsabilité des dépositaires de fonds d’investissement enregistrés au Luxembourg, comme la fameuse Sicav Luxalpha qui percevait des fonds pour le compte du désormais célèbre financier américain.
Néanmoins, les établissements étrangers, qui tous ou presque ont élu domicile ici, voient toujours le Grand Duché, comme un centre incontournable en Europe et dans le monde pour l’exercice du métier de banque privée. Aux côtés de Genève, Londres, Singapour et de certaines places émergentes du Moyen-Orient. Les exemples de l’helvétique Banque Privée Edmond de Rothschild et de la belge Banque Degroof le prouvent. Ce ne sont pas les objectifs très élevés fixés en mars 2008 (1.000 milliards d’euros d’actifs sous gestion au Grand-Duché à l’horizon 2012-2015) par un rapport du cabinet PricewaterhouseCoopers, ni les ambitions de la Luxembourg School of Finance (LSF), pour renforcer la formation, qui pourront les en détourner.
Légitimité historique
Outre la stabilité politique, la banque privée jouit d’abord ici d’une forte légitimité historique. Le régime fiscal d’exception, exonérant les sociétés de participation financière (holdings) de l’impôt sur le revenu, date de... 1929. Or, cette holding multi fonction, dont la Commission européenne a sonné le glas en 2006, pouvait également être utilisée pour la gestion de portefeuille des non résidents, comme la SPF (Société de Gestion de Patrimoine Familial), qui vient de lui succéder. «Cette loi de 1929 avait été promulguée pour attirer les capitaux étrangers au Luxembourg alors que notre économie était monolithique et trop concentrée sur la sidérurgie. Elle n’a vraiment porté ses fruits que vers la fin des années 1960, suite à l’introduction de la withholding tax (imposition à la source, ndlr) aux Etats-Unis», rappelle Eloi Thill, directeur du desk national chez Banque Degroof Luxembourg. La Banque Privée Edmond de Rothschild Europe est justement établie ici depuis 1969. Elle fut la première filiale d’une banque suisse au Luxembourg.
Plus tardive, puisqu’elle date de 1989, l’implantation de Degroof sur place a rapidement dépassé les espérances. «La maison mère avait décidé d’ouvrir un bureau au Grand-Duché pour l’administration des fonds d’investissement qui reste notre deuxième grand métier. Cette activité a généré des ouvertures de comptes en banques. Et c’est comme ça que nous avons commencé l’activité de banque privée au début des années 1990», raconte Patrick Wagenaar directeur de la gestion et membre du comité de direction de Banque Degroof Luxembourg. Composée de seulement quatre personnes, la petite équipe du début a très vite grossi pour compter aujourd’hui plus de 300 collaborateurs. La Banque Degroof Luxembourg réalise par ailleurs près de la moitié du bénéfice net du groupe (77,3 millions d’euros pour l’exercice 2008 clos au 30 septembre). De même, Rothschild Luxembourg emploie pas moins de 600 salariés et revendique, sur son site internet, le statut de plus grande banque suisse du Grand-Duché, avec quelque 36 milliards d’actifs en conservation. «Nous sommes un acteur de niche sur le segment des clients fortunés, c’est-à-dire que nous n’ouvrons pas de compte à moins d’1 million d’euros», précise Frédéric Otto, directeur général et président du comité exécutif de Banque Privée Edmond de Rothschild Europe.
Développer le réseau
Cette légitimité est telle que plusieurs banques européennes ont développé leur réseau continental, à partir du Grand-Duché. Ainsi, si Banque Degroof Luxembourg appartient à 99,62% à la Banque Degroof SA, la maison mère de Bruxelles, la Bearbull Degroof Banque Privée SA, l’entité genevoise du groupe est une filiale de l’antenne grand-ducale. «La maison mère a décidé de mettre en œuvre sa stratégie de développement international depuis le Grand-Duché, là où le premier bureau avait été ouvert», indique Patrick Wagenaar. Ce n’est toutefois plus tout à fait le cas aujourd’hui, puisque les bureaux de France et d’Espagne sont rattachés directement à la Belgique. De même, c’est à partir du Luxembourg, que Rothschild a ouvert ses succursales en Belgique (Bruxelles, Liège, Anvers), au Portugal (Lisbonne), en Espagne (Madrid, Barcelone) et en Italie (Milan). Il aurait été moins pertinent d’agir depuis la Suisse, qui n’est pas membre de l’Union Européenne. Pour Frédéric Otto, il ne faut pas chercher de raison fiscale dans cette organisation: «Les impôts sont versés au niveau local». Selon lui, «la plate-forme luxembourgeoise permet d’offrir une neutralité recherchée par la clientèle». A la différence de la plupart des autres pays européens dont l’approche est avant tout domestique, la gestion de portefeuille et la culture professionnelle du Grand-Duché sont très internationales. «Le brassage culturel crée une osmose et un know-how (savoir-faire,ndlr) que l’on ne retrouve pas forcément ailleurs. Il nous permet d’avoir des gérants de différentes nationalités, Allemands, Belges, Français, Anglais, Portugais...», poursuit le responsable de Rothschild.
Le secret bancaire, qui a attiré beaucoup de clients et de patrimoines importants au Grand Duché, demeure également un argument commercial de poids. «Pour ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier et éviter les amalgames, beaucoup d’entrepreneurs ont conservé leurs avoirs industriels dans leur pays d’origine, mais préfèrent déposer une bonne partie de leur patrimoine privé au Luxembourg où ils bénéficient de la discrétion», explique Patrick Wagenaar. «Le secret bancaire est non négligeable, même si nous préférons parler de secret professionnel. Je rappelle toutefois que le Luxembourg a mis en place des règles anti-blanchiment, qui en font un des meilleurs élèves en Europe», estime Frédéric Otto. «Il y a des exceptions au secret bancaire, notamment lors des successions, ou encore à l’égard des réviseurs d’entreprises ou de la CSSF (Commission de Surveillance du Secteur Financier)», précise Eloi Thill
Le Grand Duché n’est pas le seul pays à pratiquer le secret bancaire. Mais, il a le mérite d’appartenir à l’Union Européenne et à la zone euro, en plus d’être situé au centre de l’Europe. «Au Luxembourg, nous connaissons très bien la législation de l’Union Européenne, ce qui nous donne une longueur d’avance sur la Suisse (le grand rival européen sur le segment du private banking, ndlr)», fait valoir Patrick Wagenaar. «Le Luxembourg a toujours été à la pointe sur le sujet de la fiscalité. Cela permet de faire en sorte que nos clients soient en règle en matière d’imposition dans leur pays d’origine. Ce n’est pas le tout de jouir du secret bancaire. Encore faut-il ne pas violer les lois de son pays», poursuit-il.
Gestion du patrimoine
Dans cette optique, il est important de dépasser le stade de la simple gestion de portefeuille. «Au Luxembourg, nous avons toujours considéré les patrimoines de nos clients dans leur globalité, c’est-à-dire leurs liquidités, mais aussi leur patrimoine industriel, immobilier, artistique...Nous proposons un package qui tient compte de la fiscalité, des problématiques de succession. Notre équipe de gestion de portefeuille, qui comprend entre 30 et 40 personnes, est renforcée par une dizaine d’«estate planners» dont la mission est d’analyser la situation globale des clients et des prospects, les dispositions légales de chacun des pays. C’est cette approche qui explique notre forte croissance au Grand-Duché», décrit Patrick Wagenaar. «Nous informons nos clients des outils qui sont à leur disposition dans le cadre législatif en place dans leur propre pays, mais ils n’ont pas toujours connaissance», ajoute Eloi Thill. C’est notamment le cas en termes de donation et de transmission de patrimoine. Chez Banque Privée Edmond de Rothschild, on revendique une approche semblable: «Notre positionnement est celui de la gestion patrimoniale au travers du concept de family-office». Avec son service Family Advisory, la banque d’origine helvétique se compare à un secrétaire particulier au service des familles fortunées pour «préserver, stimuler et assurer la bonne transmission de leurs avoirs». «Asset management, ingénierie financière, assurance-vie... nous intégrons toute la partie fiscale et financière pour offrir un service global. Nous allons jusqu’à aider nos clients à trouver des propriétés, une université américaine pour un de leurs enfants, à acquérir ou à vendre des œuvres d’art, à gérer leur flotte aérienne... Il s’agit de gestion patrimoniale au sens large», explique Frédéric Otto. En outre, le Luxembourg offre des enveloppes et des outils d’ingénierie financière uniques, comme la SIF (Specialised Investment Fund), la Sicar (société d’investissement à capital risque) pour la partie private equity et la Soparfi (Sociétés de participations financières). Pour Frédéric Otto, il est primordial que le Luxembourg maintienne sa capacité d’innovation pour préserver son rang sur le marché mondial de la banque privée.
Une des ambitions des établissements internationaux est aujourd’hui de développer la clientèle luxembourgeoise, généralement captive des banques nationales, comme la BCEE (Banque et Caisse d’Epargne de l’Etat) ou BGL. Eloi Thill a été nommé responsable du desk national chez Degroof il y a trois ans et est entouré d’une équipe de quatre personnes. «Notre périmètre d’activité comprend également la Grande Région», précise-t-il. Chez Rothschild, on veut également se positionner pour attirer cette clientèle locale et aisée.

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