| François Pfister, Stef Oostvogels (Oostvogels Pfister Feyten) et Guy Harles (Arendt & Medernach) (Photo: Davide Laurent/Wide) |
Par: Frédérique Moser | Publié le 23.01.2009 0:00
De nouveaux besoins se font jour
En première ligne pour analyser les effets de la crise financière, qui touche désormais l’ensemble de l’économie, les cabinets d’affaires semblent échapper à la morosité ambiante. «Il s’agit de distinguer entre les effets de la crise sur nous, en tant que cabinets d’avocats, et ses effets sur les banques et l’économie réelle, indique Me Guy Harles, founding partner et head of the corporate, tax and intellectuel practice chez Arendt & Medernach. Au niveau de l’étude, pour le moment, nous n’avons pas souffert. 2008 a été, historiquement, notre meilleure année, avec le chiffre d’affaires le plus important jamais réalisé et une croissance à deux chiffres».
Si, en tant que Full Services Law Firm, au positionnement très large, Arendt & Medernach ne ressent pas d’impact financier direct de cette crise, elle en connaît toutefois quelques effets indirects. «Il y a certes beaucoup moins de transactions sur le marché — le private equity et la titrisation sont fortement en déclin —, mais les autres domaines comme le droit du travail, le contentieux, la régulation... sont en plein boom. Les banques se tournent massivement vers leur conseil juridique, constate Guy Harles. Nous ne sommes pas des profiteurs de la crise, mais elle ne nous a pas fait souffrir. Même s’il est toujours plus amusant de créer que de dissoudre des activités!», souligne-t-il.
Pour s’adapter à cette nouvelle donne, le cabinet procède à des «shifts» dans les équipes, essentiellement des départements de titrisation vers le bancaire réglementaire. Des mouvements internes qui concernent près de 10% des 400 collaborateurs de l’étude. «Comme nous sommes de plus en plus sollicités en droit comptable, nous avons également créé une cellule dédiée en interne. Nous assistons dans ce domaine à une évolution similaire à celle que nous avons connue il y a vingt ans dans le domaine du droit fiscal, qui était auparavant exclusivement du ressort des fiduciaires», signale Me Harles.
Travail sur l’existant
Dans le cabinet Oostvogels Pfister Feyten, où travaillent 92 collaborateurs (un effectif stable depuis deux ans), l’impact de la crise a été plus net. «Dès 2006, nous avions des indications que quelque chose ne tournait pas bien sur les marchés. Trop de crédits, des prix trop élevés. C’étaient les prémisses du credit crunch, indique François Pfister, senior partner. Nous avons tout de suite analysé que les conséquences seraient importantes pour nous, car une grande partie de notre activité porte sur des LBO (leveraged buyout), donc des opérations qui jouent énormément sur les leviers, avec de grands besoins de financement, poursuit-il. En 2007, les opérations déjà programmées ont suivi leur tracé, mais dès le début 2008, on a senti qu’il n’y avait plus de crédits, que les lignes de financement étaient épuisées; s’en est suivi un recul drastique du nombre et du volume des transactions. Les vrais effets se sont fait sentir concrètement, chez nous, début 2008».
Un impact réel, mais qui ne signifie pas un déclin brutal de l’activité pour le cabinet de la route d’Arlon. «Notre travail n’a pas disparu pour autant!, signale Stef Oostvogels, managing partner. L’activité s’est transformée. Le traitement des dossiers s’effectue à un autre rythme, les décisions sont plus réfléchies, plus posées.» Les collaborateurs traitent également d’autres types de dossiers: jusqu’à la fin de l’année dernière, l’activité était concentrée sur l’expansion des portefeuilles, tandis qu’aujourd’hui, «nous traitons surtout des dossiers de restructuration et d’optimisation. En d’autres termes, on travaille essentiellement sur l’existant», indique François Pfister.
Si le cabinet Oosvogels Pfister Feyten a choisi de «ne pas céder à la tentation de se diversifier, d’entrer sur de nouveaux marchés... mais plutôt de rester concentré sur les compétences qui sont les nôtres», selon Me Pfister, les avocats voient surgir de nouvelles demandes de la part de leurs clients. Un domaine se développe ainsi fortement, celui du contentieux financier et la renégociation des crédits bancaires.
«Nos relations avec nos clients ont aussi évolué ces derniers mois, fait observer Stef Oostvogels. Une forme de solidarité se développe, les clients nous voient comme des alliés; bien plus que les banques en tous les cas». Une solidarité qui se traduit également sur le mode «nous souffrons, donc souffrez un peu avec nous». Plus vigilants sur leurs dépenses, les clients n’hésitent pas à faire pression sur les honoraires de leurs avocats. «Nous n’avons pas revu nos tarifs, mais je crois savoir que ce n’est pas le cas pour tous les cabinets de la Place. Certaines offres de prestations sont bien plus basses que par le passé. Il est clair que les marges bénéficiaires vont souffrir, mais cela va être le cas pour tous les secteurs économiques. Il faut voir cela comme une période transitoire», assure Me Oostvogels.
«Du fait de la crise, beaucoup d’entreprises se défont, ou vont se défaire, d’une partie de leurs activités pour se concentrer sur leur core business, observe pour sa part Guy Harles. Ce qui va induire une reprise de l’activité au niveau transactionnel. De nombreuses opportunités devraient apparaître sur le marché en 2009. Mais la grande question reste celle des banques: quand seront-elles à nouveau prêtes à faire crédit? Une chose semble claire: nous n’assisterons plus aux excès des années 2006/2007.»
Un répit tout relatif
Prudents lorsqu’il s’agit d’évoquer une date de sortie de crise, les avocats d’affaires s’attendent à vivre encore quelques mois cette «période transitoire». «La crise va durer au moins trois années. Si l’on prend pour point de départ juillet 2007, cela signifie que le retour à une certaine stabilité ne se fera que vers la mi-2010. Mais pour les cabinets d’affaires, les activités vont certainement reprendre un peu avant. Les fonds de private equity commencent à investir avant la reprise économique réelle», estime Stef Oostvogels.
Pour le managing partner, il s’agit donc de profiter de cette période de relatif répit – après dix ans en overdrive dans les cabinets de la Place – pour «se plonger dans la technique, la qualité, les procédures... Il s’agira d’être prêt quand tout va repartir», assure-t-il.
Guy Harles, pour sa part, ne cache pas certaines craintes quant au cadre dans lequel va s’effectuer cette reprise. «Je suis plus pessimiste pour l’Union Européenne que pour les Etats-Unis et l’Asie, où les gens sont plus pragmatiques et ont un esprit plus entrepreneurial. En Europe, certains pays ont redécouvert le capitalisme étatique et nous pouvons craindre de devoir travailler dans un cadre moins flexible et moins libéral».
Mais le Luxembourg conserve d’excellents atouts pour parvenir à redresser rapidement la barre. «Cette crise n’a ni servi, ni desservi la Place en termes d’image de marque. Elle profite du fait que d’autres places, peu ou pas réglementées, souffrent beaucoup plus. Luxembourg bénéficie en outre d’une compétence mondialement reconnue en termes de structurations, avec la maîtrise d’excellents outils, assure le founding partner d’Arendt & Medernach.
Le scénario catastrophe, celui d’un blocage total de l’activité, observé en septembre-octobre, ne s’est heureusement pas inscrit dans la durée. Et si peu de transactions sont effectivement conclues en ce moment, les cabinets d’affaires observent une forte activité d’analyse sur les marchés et un état d’esprit «plutôt positif». Autant d’indicateurs qui leur permettent d’aborder sereinement l’année 2009.

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