| Charles Muller, Alfi (Photo: Olivier Minaire/Wide) |
Par: Jean-Michel Gaudron | Publié le 20.02.2009 0:00
Ca ira mieux demain
Dans la tourmente économique et financière qui a poussé l’ensemble des marchés financiers sur une pente très savonneuse, l’industrie luxembourgeoise des fonds d’investissement a subi des dégâts collatéraux non négligeables. L’année 2008 s’est achevée sur un recul des actifs sous gestion de 24,2% à 1.559,6 milliards d’euros, avec notamment un mois d’octobre qui fut le plus «terrible» de l’histoire, avec un recul des actifs sous gestion de 8,33%.
Mais Claude Kremer, le président de l’Association Luxembourgeoise des Fonds d’Investissement (Alfi), préfère avoir une autre lecture de ces chiffres bruts, en constatant que 85% de ce recul sont dus à la baisse des marchés et seulement 15% à des rachats. «Il s’agit d’un indice qui permet de dire que les investisseurs n’ont pas fui le marché, note-t-il avec satisfaction. Par ailleurs, le Luxembourg a enregistré une performance moins mauvaise que dans les autres pays d’Europe. Enfin, il faut noter que le nombre de nouveaux fonds constitués est toujours important». 712 nouvelles unités ont en effet été créées en 2008, soit à peine moins qu’en 2007 (800) qui avait été une année déjà exceptionnelle.
Loin de minimiser la virulence avec laquelle la crise financière a frappé, le président de l’Alfi préfère profiter des circonstances pour jeter les bases de ce que sera l’industrie des fonds d’investissement de demain. «Nous devons plus que jamais veiller aux attentes de l’investisseur, qui est roi. Le Luxembourg est parti de la solution et n’est pas parti du problème. Nous voulons avoir une vision positive. La crise va changer la face de l’industrie financière dans une mesure importante. Le pouvoir de décision va passer de l’offre à la demande».
Jusqu’ici, en effet, les professionnels des fonds avaient surtout le grand souci de s’adresser aux promoteurs, avec des produits qui leur correspondaient. «Nous devons désormais nous intéresser beaucoup plus à l’investisseur final, indique M. Kremer. Les gagnants de cette industrie financière sont ceux qui pourront se conformer aux attentes de ces investisseurs, qui veulent davantage de transparence, de visibilité, de compréhension, de simplicité, mais aussi d’éducation. L’idée est de dire qu’un fonds demeure le meilleur produit pour recueillir l’épargne du public, un produit privilégié, le produit par excellence que nous devons maintenir en vue d’une gestion diversifiée d’actifs».
«Le Luxembourg apprend vite»
Le problème est qu’en marge de la crise en elle-même, est venue se greffer «l’affaire» Madoff, qui a évidemment touché le Luxembourg, deuxième centre mondial des fonds d’investissement. Là encore, se contenter de la seule lecture des chiffres bruts peut être trompeur. Les premières investigations de la Commission de Surveillance du Secteur Financier (CSSF) ont dénombré 17 fonds directement ou indirectement impactés, pour un montant total de 1,9 milliard, ce qui est pour le moins «négligeable» au regard du total des actifs gérés au Luxembourg, puisqu’ils n’en représentent que 0,12%… «Ce qui nous cause du souci, c’est que cette affaire touche directement à notre fonds de commerce, notre principal argument de vente, en l’occurrence la protection de l’investisseur, indique Charles Muller, directeur général adjoint de l’Alfi. C’est grave, car il y a des petits épargnants qui ont acheté de tels produits en bon père de famille, généralement sur le conseil de leur gestionnaire, d’ailleurs. C’est là qu’il faut voir ce qui n’a pas marché. Il ne faut pas se voiler la face: il y a des leçons à tirer de cette affaire».
La réaction de l’Alfi et de son président a été très rapide. D’abord pour mettre fin à toute situation de conflit d’intérêts (lire ci-contre). Ensuite pour prendre l’affaire à bras le corps. Une task force, pilotée par Camille Thommes, le directeur général de l’association, et composée de huit membres a été créée, afin d’analyser le système Madoff, voir comment il a fonctionné et quels enseignements en tirer. «Faut-il changer quelque chose à la loi ou à la réglementation luxembourgeoise, ou bien changer la réglementation européenne, ou bien ne rien changer du tout au cas où la faute incomberait aux acteurs qui n’ont pas respecté la loi? Tous les cas de figure sont possibles», indique M. Muller.
De son côté, la CSSF, qui est elle-même montrée du doigt, (le collectif d’actionnaires Deminor, qui a intenté une action en justice contre des fonds luxembourgeois, n’exclut pas la possibilité d’en faire de même avec l’organe de régulation de la Place à qui il reproche des manquements à ses obligations de surveillance), mène également des investigations, en particulier auprès de la banque UBS. Des échanges ont eu lieu avec la banque dépositaire du fonds Luxalpha, qui a été retiré de la liste officielle au début du mois de février, au terme desquels la CSSF était, à la mi-février, sur le point de rendre ses conclusions.
En attendant de savoir de quoi il en retourne, le secteur prend son mal en patience et préfère penser à l’après-crise. «Concrètement, nous sommes d’avis que cette crise va renforcer le rôle prépondérant du Luxembourg dans le développement de cette industrie à partir d’ici, estime Claude Kremer. Je pense que, fondamentalement, tous les atouts traditionnels que nous avons mis en avant pendant les vingt dernières années restent valables. La crise n’a pas changé quoi que ce soit à ces forces que le Luxembourg a bâties. Nous allons même devoir exploiter encore davantage ces atouts, puisque des centres ‘exotiques’ n’auront plus d’atouts à faire valoir, sachant qu’il y aura sans doute un besoin d’une nouvelle ou d’une meilleure réglementation. Nous avons l’avantage que le Luxembourg apprend vite et peut tirer les leçons de cette crise plus rapidement que d’autres en mettant toute son expertise à contribution».
Des leçons à tirer
Ainsi, au quotidien, l’Alfi poursuit inlassablement son travail d’analyse et de réflexion stratégique pour orienter déjà l’industrie des fonds de demain, et continue son travail d’information et de communication auprès des investisseurs des autres centres financiers de premier plan. Hong Kong, Singapour, Taipei, Francfort, Zurich, Genève, Hambourg, puis, plus tard, Etats-Unis, sont sur les radars. «Tout l’art consistera à donner des messages adaptés, formulés certainement de manière différente, mais avec une idée maîtresse: celle que, malgré les événements de crise, la Place financière est solide et demeure un très bon endroit pour y lancer des fonds», affirme M. Kremer.
L’amélioration de la communication fait, du reste, partie des priorités de l’Alfi. Charles Muller ne cache pas qu’en décembre, aux tout premiers soubresauts de l’affaire Madoff et aux premières attaques venues du gouvernement français sur le sérieux et la qualité des dispositions réglementaires luxembourgeoises, l’Association a péché par son attentisme. «Nous n’avons pas réagi et communiqué assez tôt avec le dynamisme qu’il aurait fallu. Les premières accusations n’ont pas été démenties tout de suite et ont donc pu se multiplier. A partir du moment où nous avons commencé à donner les explications qu’il fallait (une conférence de presse fut organisée à l’ambassade de France, à Paris, le… 20 janvier, seulement, ndlr.), les réactions, notamment de la presse française, ont été bien plus modérées. Il n’empêche qu’un temps précieux a été perdu. Il y a, là aussi, des leçons à tirer pour la prochaine fois… en espérant qu’il n’y ait pas de prochaine fois!»
Pendant les affaires, les affaires continuent… A l’heure où la Commission européenne s’apprête à adopter la directive Ucits IV (les prévisions raisonnablement optimistes tablent sur un texte publié d’ici à juin, avec, pour chaque Etat membre, un délai de deux ans pour le transposer en droit national), l’Alfi est déjà dans les starting-blocks pour préparer le chantier législatif qui se profile. «Nous avons déjà créé un groupe de travail au sein du comité stratégique de l’Alfi, qui s’est fixé un calendrier très structuré afin que tous les aspects de la directive puissent être abordés par tous les spécialistes et analysés sous la perspective du Luxembourg», indique Claude Kremer, qui ne verrait pas d’un mauvais œil le pays être, une nouvelle fois, le premier Etat de l’Union européenne à transposer cette directive.
Mais il n’en oublie pas, pour autant, qu’il ne s’agit là que d’un chantier – certes essentiel – parmi d’autres en cours. «Les réflexions stratégiques d’ensemble que nous menons actuellement seront aussi essentielles. L’Alfi devra être proactive dans tout ce qu’elle entreprend, en anticipant les opportunités et en essayant d’être une partie de la solution. Nous devons définir ce que nous pouvons encore faire et inventer pour développer davantage l’industrie des fonds. A nous d’être la locomotive plutôt que les wagons accrochés derrière».
Conflit d’intérêt
DESAMORÇAGE
C’est le 15 janvier dernier que Claude Kremer a tenu à prendre personnellement position quant à sa propre position qui pouvait paraître pour le moins inconfortable: président de l’Alfi d’un côté, garant de la défense et de la promotion de l’industrie des fonds; avocat-conseil pour les banques directement concernées par l’affaire Madoff de l’autre. Un conflit d’intérêts qui ne pouvait perdurer.
D’où la décision prise par l’intéressé, à la fois de ne plus prendre publiquement position sur cette affaire (il ne participe donc pas à la task force mise en place), mais aussi de se décharger, au sein de l’étude Arendt&Medernach, de tous les dossiers qui y sont liés.
Fallait-il pousser la conscience professionnelle jusqu’à présenter sa démission? «Non, et nous avons pris les devants pour dire que cette décision ne serait pas adaptée à la situation, précise Charles Muller. En tant que représentants d’une industrie, il y a constamment des intérêts divergents. Ce n’est pas la première fois qu’un fonds assigne une banque dépositaire! Le fait d’avoir des intérêts divergents sur des points particuliers n’interdit pas des intérêts communs sur la promotion de la place, le lobbying, les aspects réglementaires».

1274.2205 

Publier un nouveau commentaire