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Jacques-Yves Henckes (Photo: Andrés Lejona)

Par: Jean-Michel Gaudron  |  Publié le 24.04.2009 0:00

«Mettre toutes les cartes sur la table»


Jacques-Yves Henckes, 63 ans, député du parti ADR (Alternativ Demokratesch Reformpartei), revendique une plus grande transparence dans les discours et les actes politiques.
Monsieur Henckes, l’état des lieux que vous dressez de la situation du pays est-il aussi critique que ceux établis par la Banque Centrale du Luxembourg, le FMI ou bien la Commission parlementaire spéciale crise économique et financière?

«Tout le monde est d’accord pour dire que la baisse attendue des recettes en provenance du secteur bancaire va poser un problème, non seulement pour l’Etat, mais aussi pour les communes. Dans le budget de la Ville de Luxembourg (dont M. Henckes est membre du Conseil communal, ndlr.), 40% du budget ordinaire dépendent de l’impôt commercial.  

Il faut avoir ces considérations-là en tête, mais ne pas non plus aller trop loin dans les prévisions alarmistes, car nous n’avons pas toutes les données en mains. Et je le regrette. Le gouvernement a des informations, ainsi que des avis des experts sur les évolutions futures, mais il ne les communique pas. C’est un comportement purement électoral. Il ne joue pas la transparence et ne sort les infos qu’au compte-gouttes.

La Commission spéciale crise économique et financière avait mentionné, dans son rapport initial, des chiffres concernant l’impact de la baisse de l'impôt commercial sur les sociétés. Au dernier moment, ces chiffres ont été retirés du rapport… Pour le seul secteur financier, qui contribue à près de la moitié des recettes de l’Etat, le recul est de 88% en 2008, par rapport à 2007, avec un impôt des sociétés qui est passé de 800 millions à 100 millions.

Comment analysez-vous les mesures prises par le Luxembourg pour contrer les effets de la crise?

«L’accélération de certains investissements et les aides économiques prévues à certaines entreprises en difficulté ou qui viendraient à être en difficulté sont des mesures à court terme qu’il fallait évidemment prendre. Nous sommes tous d’accord là-dessus. Il fallait un engagement social et faire en sorte que le balancier économique ne fasse pas trop mal.

En revanche, je constate que pour les mesures à moyen terme, on veut, tout d’un coup, faire pour avant-hier tout ce que mon parti demande depuis des années, comme le raccourcissement des procédures en matière de construction ou la révision de la législation commodo incommodo. On voit, du reste, l’étonnant spectacle de ministres se reprochant mutuellement de ne pas avoir fait son travail, mais chacun continuant à déclarer devant son électorat qu’il a bien fait son travail et qu’il continuera à le faire de la même façon…

Nous n’avons pas d’équipe gouvernementale, nous avons une équipe de solistes où chacun essaie de satisfaire son électorat. Il n’y a pas de vision globale et personne ne semble savoir vers où aller.

Cela veut dire que les décisions prises ne sont pas nécessairement les bonnes?

«On voit, en tous les cas, des errements absurdes. Un investisseur qui veut construire un centre commercial à Winckrange? Le gouvernement fait tout pour l’en empêcher. Le cas Villeroy et Boch? On avait oublié qu’ils avaient des problèmes pour intervenir à temps. Résultat, ils ferment.

Tout le monde se rend compte, aujourd’hui, que pendant des années, les réformes qu’il aurait fallu faire n’ont pas été engagées. Et maintenant, il s’agit de réagir vite avec le risque de bâcler les choses.

Les collègues socialistes n’arrêtent pas de dire que si une entreprise reçoit de l’argent de l’Etat, il faut que les stock options et bonus des dirigeants soient gelés. Mais aucun des projets de loi déposés ne prévoit de telles mesures! Il y a un décalage entre le discours et l’action.

On est à Luxembourg, les choses s’arrangent, car les dirigeants d’entreprises ont une conscience sociale. Mais le jour où il y en a un qui va se prendre un bon bonus et va licencier du personnel…

Un autre exemple: l’une des priorités de cette législature était de créer de nouvelles zones d’activité ou bien d’élargir celles existantes. Or, le gouvernement n’a rien fait dans ce domaine, car il avait d’autres priorités. Il y a un avant-projet de plan sectoriel de zones d’activité qui a été déposé. Le texte dresse un état des lieux et propose de créer des zones d’activités artisanales et industrielles. Mais il ne dit pas où! Parce que personne ne le sait… Il est question de lutter contre la spéculation et de réformer la loi sur l’expropriation afin de pouvoir accéder à des terrains bon marché. Or, s’il faut changer la loi sur les expropriations avant de pouvoir commencer la création ou l’extension de zones d’activité, rien ne bougera avant 2012 ou 2014. Or, c’est maintenant que l’on en a besoin!

Résultat: les entreprises luxembourgeoises ne pouvant pas s’étendre ni employer plus de personnels, il faut recourir à des entreprises frontalières pour faire ce travail.

Le gouvernement dispose-t-il réellement d’une marge de manœuvre conséquente?

«Pour les mesures à court terme, le gouvernement a fait ce que demandaient tous les partis. Il y a unanimité là-dessus. Le problème est que les communes, elles, sont en train d’hésiter à savoir si elles peuvent et doivent investir alors qu’elles sont dans l’ignorance de savoir quelles seront leurs recettes. Or une bonne partie des marchés publics, surtout les petits marchés publics, dépendent des finances communales. Or là, c’est le black out complet.

Que devra faire le nouveau gouvernement en priorité?

«Il faudrait qu’il prenne contact individuellement avec chaque banque, chaque entreprise, en leur faisant parvenir une espèce de questionnaire afin de faire une enquête sur les problèmes qu'elles ont actuellement… ou leur faire dire éventuellement que ça va très bien, puisqu’il y a des entreprises qui vont très bien et continuent à embaucher. Il faudrait avoir un vrai état des lieux de ce qui se passe et voir les perspectives d’avenir telles qu’elles les voient individuellement. Et si elles font partie d’un groupe international, voir quelles sont les intentions des maisons mères et ce qu’il est possible de faire, au niveau national, pour les maintenir et les aider à se développer.

Nous savons que certains instituts de recherche de grands groupes internationaux, dans certains pays, ne sont pas satisfaits de leur environnement et envisagent de se déplacer. C’est une opportunité à saisir, mais il faut leur faire, dans l’approche des solutions, des costumes sur mesure.

Partagez-vous le pessimisme de Serge Allegrezza, directeur du Statec et président du Conseil Economique et Social, qui regrettait, dans nos colonnes, le mois dernier, qu’il n’y avait ’rien’ après la Place financière?

«Tel que je vois les choses actuellement, il y a certainement encore une possibilité de se diversifier, mais les effets seront à moyen terme, voire à long terme. Cela ne se fera pas du jour au lendemain.

Je pense que la place financière doit, par ailleurs, prendre quelques mesures urgentes, comme l’adoption en droit national de la directive Ucits IV, afin de se positionner au mieux sur le marché des fonds. Mais je sais combien le personnel de la Place est hautement qualifie et je suis confiant dans le fait qu'il saura trouver de nouveaux produits et services financiers.

La remise en cause du secret bancaire est-elle, selon vous, de nature à menacer la Place financière?

«Le secret bancaire existe, sur le papier, pour les nationaux. Mais quand on voit ce qui se passe en France, où les entreprises qui ont un compte au Luxembourg ou en Suisse sont perquisitionnées, on voit bien qu’il ne va pas se passer bien longtemps avant que des demandes d’informations parviennent au Luxembourg. Et cela va forcément avoir des répercussions.

Dans ce contexte, depuis Feira, il est regrettable que les gouvernements aient eu une mauvaise stratégie. Parler des paradis fiscaux, ça veut dire envisager une négociation pour éviter une distorsion de concurrence au niveau de la fiscalité. Mais alors, il faut élargir le débat et ne pas le limiter au seul secret bancaire.

Qu’entendez-vous par ‘élargir le débat’?

«Ca veut dire parler des niches fiscales françaises qui permettent, par exemple, à quelqu’un qui a un revenu de 11 millions d’euros par an, de ne payer que 5% d’impôts. Ca veut dire parler des foreign sales corporations aux Etats-Unis, dont certains Etats américains abusent… ça veut dire parler aussi des partnerships anglo-saxons… L’idée est alors de dire que l’on met tout sur table et que l’on discute de tout.

Je regrette aussi la politique de la chaise vide du Premier ministre lors de la réunion de l’OCDE en octobre dernier (Jean-Claude Juncker avait estimé ne pas devoir répondre à ce qu’il considérait comme une «convocation» de la part de l’Allemagne et de la France, ndlr.). Quand on connaît la personnalité des dirigeants politiques allemand et français, on comprend qu’elles ont considéré cela comme un affront et elles ont réagi en conséquence. Le résultat est que le président de l’Eurogroupe reste à la maison à regarder la télévision au lieu d’être au G20. (Selon le ministère d’Etat, que nous avons contacté, il n’avait de toute façon aucune raison d’y être, puisque le Luxembourg n’est pas membre du G20, même en sa qualité de président d’un groupe informel de ministres européens des Finances. Du reste, il n’avait déjà pas assisté au précédent sommet du G20 à Washington, en novembre dernier, ndlr.)…

Jean-Claude Juncker a-t-il commis une erreur stratégique, selon vous?

«C’était un calcul électoral à court terme, pour montrer aux Luxembourgeois qu’il était très fort… Mais au niveau stratégie de fonds, de l’intérêt du pays, c’était en effet mauvais…

On a beaucoup parlé de ‘crise de confiance’. Avez-vous le sentiment que les électeurs, aujourd’hui, ont encore confiance en leurs institutions?

«Pour sortir de la crise, il faut évidemment retrouver la confiance des citoyens. Pour cela, il faut jouer carte sur table et informer les citoyens d’une façon qu’ils comprennent ce qui se passe et puissent avoir une bonne vision des choses, afin de pouvoir ensuite discuter avec eux pour qu’ils acceptent les décisions prises…

Au Luxembourg, on n’explique pas et on n’a pas de vision des choses! Ce sera la tâche du prochain gouvernement, mais il faudra donc encore patienter deux mois.

D’ici là, je pense que le gouvernement fera tout pour entretenir le matelas de confiance qui existe actuellement. Quand on voit le Premier ministre déclarer, au nom du parti chrétien social, qu’il est temps de revoir la structure des salaires des nouveaux fonctionnaires entrants, il s’agit d’une revendication de longue date de notre parti, mais elle est faite à bon escient. Parce que les fonctionnaires actuels sont rassurés: il ne leur arrivera rien. Quant à ceux qui risquent d’être fâchés, ils ne le savent même pas encore, puisque cette mesure ne s’appliquera que dans trois ou quatre ans pour des personnes qui ignorent, aujourd’hui, ce qu’elles feront alors. Il y a beaucoup d’électoralisme dans cette démarche.

Cela veut dire que les élections tombent, finalement, à pic?

«L’avantage est que le nouveau gouvernement aura très bientôt cinq années pleines pour agir. Un nouveau gouvernement. Il est nécessaire d’avoir une nouvelle équipe dirigeante, avec une nouvelle constellation politique qui pourra développer une nouvelle vision des choses. En ce sens, oui, ces élections qui arrivent constituent une bonne chose. Je pense qu’au 1er juillet, nous aurons toutes les données en mains pour prendre les décisions qui s’imposent.

Le débat avant les élections devrait permettre de dégager les points de consensus et les points de divergence. Ce sera ensuite aux citoyens de dire à tel ministre ou tel parti ‘Vous avez mal fait et nous voulons que vous changiez telle ou telle chose’.

Ce qui est mauvais, c’est que le parti chrétien-social ait toujours une telle prépondérance dans la chambre actuelle, puisqu’il peut bloquer toute réforme constitutionnelle qui ne lui plairait pas. Il faudrait un certain rééquilibrage des forces. Par les temps qui courent, une majorité de 31 députés à la chambre serait catastrophique. C’est pour cela que la possibilité de faire un gouvernement avec trois partis ne serait pas une mauvaise chose. Cela permettrait d’avoir un consensus élargi au maximum.

Vous-même, avez-vous confiance dans la façon dont le Luxembourg va sortir de la crise?

«J’ai confiance dans le fait que nous allons enfin trouver le bon chemin, sous certaines conditions. La première est de mettre toutes les cartes sur la table afin d’avoir la vision à moyen et court terme et, en tout état de cause, garder le contact, le dialogue avec les entreprises, les banques et les citoyens. Ce sont ces informations et un dialogue permanent qui peuvent faire en sorte que tous, entreprises et citoyens, seront d’accord pour travailler dans le même sens.

Le modèle social luxembourgeois est-il menacé par les conséquences à prévoir de la crise?

«Il est évident qu’il est plus facile de distribuer de l’argent quand on en a. Pour moi, l’essentiel sera de ne pas toucher à deux principes. Premièrement, il convient, autant que possible, de maintenir l’emploi des personnes et de faire preuve de solidarité avec ceux qui ont le plus de risques de tomber dans la pauvreté. Je suis toujours étonné qu’au Luxembourg, près de 50% des familles monoparentales soient proches du seuil de pauvreté. C’est un message qui doit être clair, net et précis.

On peut sortir d’une crise uniquement si les gens ont confiance dans ce que l’on fait, sont persuadés que l’on va dans la bonne direction et comprennent que l’on ne va pas laisser tomber les plus faibles. Tout le monde est d’accord sur le discours, encore faut-il trouver la manière.

Ne craignez-vous pas d’être taxé de populisme avec un tel discours?

«C’est ce qu’on dit souvent, en effet. Mais même Jean-Claude Juncker a récemment été traité de populiste par la CGFP. Le club s’élargit… Pour certains, le DP est même passé à l’extrême droite…

Mais je constate que l’ADR a tout de même réussi à faire passer certaines de ses idées, comme la réforme en matière de pension, qui a fait beaucoup de bruit en son temps. Nous avions également été les premiers à lancer l’idée de remplacer les abattements fiscaux par des crédits d’impôt. Le gouvernement en a fait, plus tard, un copier-coller. Petitement, mais en reprenant tout de même l’idée. En 2001, on nous avait traités de fous pour l’avoir proposé.

C’est pour cela que je ne doute pas que quelques-unes de nos idées soient un jour reprises dans le débat…»


 
 
 
 
  



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