| François Bausch (Photo: Andrés Lejona) |
Luxembourg | Par: Jean-Michel Gaudron, Vito Cassone | Publié le 24.04.2009 0:00
«Repositionner les aspects sociaux et écologiques»
«A mes yeux, le FMI est un peu trop pessimiste. Nous avons toujours beaucoup de peine à suivre ses chiffres. D’ailleurs, si on fait le bilan de ces dix dernières années, ses prévisions ne se sont pas toujours confirmées.
Je prends plus au sérieux les chiffres de la BCL, qui sont déjà assez alarmants. Le Luxembourg a toujours un avenir économique assez intéressant, à haut niveau, mais nous allons passer une phase très critique pour l’Etat et les finances publiques. Il est évident qu’aujourd’hui, vu que nous sommes presque totalement dépendants du secteur financier, et puisqu’il connaît une période très difficile qui va durer entre un et un an et demi, cela va peser sur les recettes publiques.
A la fin des années 90, déjà, à une époque où le modèle luxembourgeois a connu les plus-values financières étatiques les plus importantes, j’ai toujours averti que le Luxembourg étant au-delà de la croissance moyenne, si nous avions la malchance de connaître une situation avec une croissance zéro, nous serions alors largement en dessous des autres, vu notre dépendance extrême vis-à-vis de ce secteur financier.
Voyez-vous des menaces qui pèsent sur la Place financière?
«Je vois un grand avenir au secteur financier luxembourgeois, même si nous ne connaîtrons plus jamais les niveaux de croissance du passé, y compris le rebond des années 2006 et 2007. Nous allons demeurer à un niveau de croissance «normal», ce qui nous posera alors un double problème. Nous devons, d’un côté, augmenter la dette publique pour alimenter la demande et financer les infrastructures, mais dans le même temps, nous n’aurons pas la chance des années précédentes de connaître des recettes exceptionnelles.
D’ici à deux ou trois ans, il faudra donc réduire cette dette par d’autres moyens, soit en réduisant les charges, soit en réformant la fiscalité. Cela ne veut pas nécessairement dire qu’il faut augmenter les impôts, mais plutôt passer d’une fiscalité axée sur le travail vers une fiscalité davantage axée sur les ressources.
Le Luxembourg doit-il nécessairement rester dans le cadre des critères du pacte de croissance et de stabilité?
«Il est clair que dans les prochaines années, beaucoup d’Etats membres ne seront pas en mesure de respecter la barrière des 3% du PIB pour de déficit. Du reste, il y a des mécanismes prévus pour suspendre ces critères et je crois que l’on va les suspendre.
La dette publique totale, elle, ne peut aller au-delà de 60% du PIB. Le Luxembourg, avec une dette publique autour de 17%, a encore une marge de manœuvre, mais je ne pense pas que le pays peut se permettre de gonfler sa dette publique au-delà des 60%. Un grand Etat, avec une économie diversifiée, peut vivre un moment avec une telle dette. Pas un petit Etat.
Tout dépendra évidemment de la durée de la crise. Si cela se termine, comme le prévoit la moyenne des économistes, après une année 2009 très mauvaise et une année 2010 plus calme, avec une légère remontée de pente, mais pas de rebond spectaculaire, alors on peut très bien arriver à limiter la hausse de la dette publique.
Quel regard portez-vous sur le paquet de mesures prises au Luxembourg pour contrer les effets de la crise?
«Bon nombre de mesures sont justifiées, mais il faut constater aussi que les gouvernements précédents ont omis de mener des réformes structurelles sur le fonctionnement de l’Etat qui font que nous sommes obligés, aujourd’hui, d’agir dans l’urgence, avec un risque de déréguler certains secteurs et de devoir revenir, en substance, sur certaines lois votées précédemment. C’est pour cela que je n’ai pas voté en faveur du rapport de la Commission spéciale crise économique et financière (François Bausch en était un des membres, ndlr.)
Je citerai un exemple: celui de la protection de l’environnement. En tant que Verts, nous déplorons nous-mêmes que les procédures soient trop longues et que les entreprises soient trop laissées à la merci des administrations. Il n’y a pas assez de consultations auprès des entreprises sur le fonctionnement de ces lois.
Il y a donc une certaine urgence à améliorer le fonctionnement de l’administration par rapport aux lois votées, mais sans pour autant en retirer leur substance.
Nous avons un problème fondamental au Luxembourg: nous faisons de bonnes lois, mais qui sont compliquées à appliquer. Surtout, on oublie d’équiper les administrations pour permettre aux entreprises de ne pas devoir attendre des mois, voire des années, avant de se voir délivrer les autorisations.
Le guichet unique, cela fait dix ans qu’on le réclame! C’est un autre constat d’échec des gouvernements précédents, qui ont attendu la crise pour le faire vraiment. Au Luxembourg, on n’a pas la culture de ces guichets uniques. Or, il nous faut vraiment des fonctionnaires polyvalents, avec un esprit ouvert vers le secteur privé.
Un certain nombre d’investissements ont été annoncés pour soutenir l’économie. Ne vont-ils pas dans la bonne direction?
«Le problème est qu’au niveau des investissements publics, il a seulement été décidé d’avancer des projets, de ficeler un gros paquet d’investissements publics, mais sans fixer de réelles priorités. Nous le déplorons. Il aurait fallu combiner cela avec une réelle stratégie de priorités. On connaît les domaines dans lesquels il y a des déficits structurels: les transports en commun, la recherche, les structures lycéennes et universitaires. On a préféré établir un paquet général, sans qu’il n’y ait de discussion projet par projet.
Faudra-t-il également être vigilant dans la mise en œuvre de ces différents projets pour veiller à ce qu’ils soient réalisés rapidement?
«Le problème vient du fait que les procédures sont trop compliquées et que trop de gens ont leur mot à dire. Nous avons pourtant les mêmes directives que dans les autres pays, mais ici, il y a un problème de coordination générale entre les différents ministères.
Il convient ainsi de vérifier s’il n’y a pas un double, voire un triple emploi au niveau des procédures. A l’échelle européenne, la participation des citoyens est déjà très bien garantie par les directives qui viennent de Bruxelles. A côté de cela, nous avons une législation nationale, ancienne, qui prévoit la même chose! Il faudrait analyser cela en profondeur.
Au niveau de la ville de Luxembourg, par exemple (François Bausch est membre du conseil échevinal, ndlr.), nous constatons qu’une fois que nous avons procédé à une consultation de la population et que le projet a été voté et transmis au ministère de l’Intérieur, une nouvelle consultation est lancée, avec les mêmes arguments souvent déjà rejetés au niveau des tribunaux dans la première consultation communale. Ce n’est pas normal.
La participation démocratique est évidemment essentielle, mais si elle est mal mise en œuvre, cela ralentit les procédures.
Que pensez-vous des récentes décisions prises par le sommet du G20?
«Je pense que ce qui se profile sera bénéfique pour la place financière luxembourgeoise. Ces 10-15 dernières années, la situation n’était pas bonne, car être dans le collimateur de nos voisins presque tous les mois, cela finit par ternir l’image de marque de la place, alors qu’elle n’est certainement plus aussi dépendante du secret bancaire qu’elle ne l’était il y a 15 ans.
L’accord conclu et la régulation générale des marchés financiers vont nous ouvrir de nouvelles opportunités. Les investisseurs vont aussi avoir un comportement tout à fait différent ces prochaines années. Beaucoup ont souffert ces derniers mois et certains ont perdu énormément d’argent. La logique d’avoir des rentabilités de 30% par an, au minimum, n’aura plus cours. Les investisseurs vont préférer miser sur la qualité de la gestion du patrimoine, laquelle sera prédominante par rapport aux promesses de rendements excessifs.
Je crois par ailleurs fermement que les investisseurs, à cause des problèmes écologiques, vont davantage regarder où l’argent est réinvesti. La problématique de développement durable va faire son entrée dans la stratégie des investisseurs et le Luxembourg a sa place à jouer. Il faudra ainsi instaurer au plus vite un label de qualité pour les fonds investissant dans les projets de développement durable, comme cela se fait pour la microfinance.
Partagez-vous le pessimisme de Serge Allegrezza, directeur du Statec et président du Conseil Economique et Social, qui regrettait, dans nos colonnes, le mois dernier, qu’il n’y avait ’rien’ après la Place financière?
«Son analyse est correcte. C’est une grosse critique que nous adressons, en tant que Verts, aux gouvernements précédents. Entre 1995 et 2007, le Luxembourg a connu une prospérité historique, mais n’a pas géré au mieux ces surplus, comme l’a fait, par exemple, la Norvège avec les plus-values tirées du pétrole, qu’elle a toujours considéré comme une richesse temporaire… Le pays a créé au début des années 90 un fonds spécial étatique alimenté par 30% de ces plus-values pétrolières, avec un seul but: réinvestir dans d’autres secteurs économiques. Ils l’ont fait intelligemment en bâtissant, par exemple, un secteur IT très performant.
Au Luxembourg, on a fait l’erreur de trop redistribuer cet argent. L’exemple le plus frappant est, pour moi, l’introduction du forfait éducation. C’était un bonbon de redistribution que personne n’avait demandé! Ça coûte aujourd’hui quelque 120 millions d’euros par an au budget de l’Etat.
Qu’aurait-il fallu faire?
«Sans doute aurions-nous dû, dès 1995, injecter nos plus-values dans un fonds pour l’avenir. Le problème aujourd’hui est qu’il va falloir rediscuter de certains de ces bonbons, en sachant évidemment que l’on ne peut pas les supprimer.
Je vois tout de même trois autres secteurs porteurs d’avenir, à côté de celui des finances qui va continuer à aider à attirer au Luxembourg des entreprises ayant besoin des capitaux à risques…
Il y a, par exemple, tout ce qui tourne autour des technologies de l’environnement. C’est LE secteur qui explosera dans les années à venir. Si on regarde les programmes lancés par l’administration Obama en matière d’efficience énergétique, d’énergies alternatives, etc., cela représente des milliards de dollars. Ce sera le secteur qui engrangera les plus-values les plus importantes dans les 20-30 prochaines années.
Regardez ce qui se fait en Suède ou au Danemark. Ces deux pays ont une très grosse avance en matière d’efficience énergétique. Ils ont fait de leurs villes des laboratoires pour montrer que cela fonctionne… Ce sont les pays producteurs de pétrole qui nous montrent ce qu’il faut faire!
Il y a aussi le secteur des communications, qui révolutionnera le monde dans les années qui viennent et, enfin, le domaine des technologies de la santé.
Cela pourra fonctionner au Luxembourg, mais il faut développer une stratégie d’attraction des entreprises de ce secteur. L’intérêt n’est pas d’attirer des gros centres de production, mais plutôt les entités de recherche et de tests, en amont de la production de masse. Pour attirer ces industries, il faut se doter d’un cadre solide au niveau de la réglementation générale.
Le Luxembourg dispose déjà de la présence de certains grands noms de l’IT sur son territoire. Cela est-il suffisant?
«Il faut bien voir que nous avons bénéficié de ce secteur sur un coup de chance, car les grands pays européens n’ont pas su se mettre d’accord sur une directive concernant la TVA sur le commerce électronique. Or, en 2015, cet atout disparaîtra pour le Luxembourg, mais les entreprises qui viennent encore et celles qui sont déjà là resteront, car elles ont découvert le Luxembourg et ses atouts autres que la TVA. Il est important que l’Etat investisse massivement dans les infrastructures nécessaires au développement du pays.
D’un point de vue d’équité fiscale, j’estime qu’on ne peut plus continuer à ne considérer le poids fiscal sur le seul travail et ne développer aucune fiscalité sur les capitaux. Cela va nous amener à des révoltes sociales dans les années qui viennent. Si on ne rétablit pas un peu plus d’équité entre les charges fiscales, ce sera un gros risque en général pour la société. Regardez ce qui se passe à Londres et les slogans des manifestants en marge du G20: ‘nous ne paierons pas pour votre crise’.
Vous avez été membre de la Commission parlementaire spéciale crise économique et financière, mais vous avez finalement voté contre le rapport final. Cela veut-il dire qu’il s’est agi de trois mois de travail pour rien?
«Non, je ne le dirais pas comme ça. Nous avons eu la chance de voir défiler, dans un délai raccourci, tous les secteurs économiques et les experts. Ce fut très intéressant pour mieux mesurer la réalité économique du Luxembourg.
Je déplore simplement que l’exercice a été conclu avec un rapport qui a clos les débats le 26 mars, sans aucun prolongement de discussion, sachant que les choses évoluent si vite. J’aurais préféré un débat intermédiaire, mais que la commission continue à siéger et à analyser et discuter les différentes propositions effectuées.
Ce qui était intéressant, c’est que toutes les discussions ont eu lieu sans a priori politique.
On a beaucoup parlé de ‘crise de confiance’. Avez-vous le sentiment que les électeurs, aujourd’hui, ont encore confiance en leurs institutions?
«Il y a effectivement une confiance à regagner et nous, politiciens, avons une responsabilité colossale. Si nous ne réussissons pas à retrouver cette confiance, il y aura des révoltes sociales au niveau mondial jamais connues, avec tous les risques que ça représente au niveau parlementaire.
La politique a une responsabilité dans l’aboutissement à une redistribution des richesses plus équitable que par le passé. La crise d’aujourd’hui est le résultat d’une dérégulation colossale qui a commencé à la fin des années 70 et qui a connu son apogée il y a quelques années.
Il ne faut pas sous-estimer cette évolution sociale. Nous ne sommes pas en 1932, mais il faut garder à l’esprit que la perte de confiance dans les démocraties appelle à l’émergence de mains fortes. Aujourd’hui, la population regarde, avec un œil très ouvert, l’évolution de la politique. Heureusement qu’il y a eu un changement radical aux Etats-Unis, avec une équipe qui essaie de renverser la situation.
La crise institutionnelle est catastrophique dans la situation dans laquelle nous nous trouvons. Il nous faut au plus vite une union politique européenne plus profonde, un traité de Lisbonne ratifié par tous et une union économique plus serrée. Il convient aussi de repositionner les aspects sociaux et écologiques qui joueront un rôle dans les années à venir.
Un des grands dangers qui se présente est la montée en flèche des prix des énergies fossiles dans quelques années, lorsqu’il y aura la reprise. Le risque d’hyper-inflation sera alors grand.
Le modèle social luxembourgeois est-il menacé par les conséquences à prévoir de la crise?
«Ce modèle a une spécificité, puisque le système de sécurité sociale est basé sur la solidarité des générations et non pas sur le seul principe de capitalisation.
Le système est très généreux, mais n’est pas assuré à long terme sur le plan financier, puisqu’il est basé sur un modèle de croissance économique de 4% avec la création de 10.000 à 15.000 emplois par année. Or, nous ne connaîtrons pas cette situation dans les 30-40 prochaines années. Sans compter que la pyramide des âges est en train de se renverser.
Le modèle est basé sur celui établi par Bismarck au XIXe siècle, au temps où l’espérance de vie était de 45 ans. Elle est de 90 ans aujourd’hui. Il est donc urgent de changer quelque chose.
Il y a deux options: imposer au minimum 40 ans de cotisations pour profiter de la retraite, et non pas 36 ou 37 ans. La question n’est pas seulement de relever ou pas l’âge de la retraite. Mais le problème est que dans tout système d’assurance, il faut toujours justifier d’une certaine période avant de pouvoir cotiser pour en retirer le bénéfice.
Deuxième chose: il faudrait discuter un jour si le système légal public est vraiment là pour offrir des retraites au-delà d’un certain plafond. Avec un salaire de 7.000-8.000 euros par mois, on a les moyens d’organiser par soi-même sa propre retraite complémentaire. Evidemment, toute réforme à l’intérieur de ce système ne peut se faire que sur plusieurs générations».

1274.2205 

Publier un nouveau commentaire