Par: Jean-Michel Gaudron | Publié le 24.04.2009 0:00
«Mettre l'accent sur la prudence et le bon sens»
Après une première table ronde réalisée en partenariat exclusif avec paperJam (voir notre édition de novembre 2007), le Cepros (Centre d’études prospectives) a de nouveau, en ce début d’année, mis à contribution les membres de son board, afin d’apporter certaines réflexions et propositions au cœur de la crise économique et financière actuelle sans y apporter, alors que le pays ressent davantage, jour après jour, les effets du ralentissement qui touche l’ensemble des économies mondiales.
S’il est courant de se dire que le Luxembourg est généralement impacté plus tardivement par les vents mauvais affectant les autres économies, les dernières statistiques laissent clairement apparaître que le pays doit, à son tour, naviguer dans la tourmente. Les derniers chiffres indiquent un taux de chômage de 5,6% (fin février) avec plus de 13.000 demandeurs d’emploi recensés. Une situation qui est appelé à se dégrader encore.
La croissance, elle, est aussi en berne. Dans la dernière mise à jour du programme de stabilité et de convergence du Luxembourg, approuvé par la Commission européenne, une croissance négative du PIB est envisagée pour 2009 (-0,9%) et un retour dans le vert pour 2010 (+1,4%). Mais ces tendances sont évidemment sujettes à modifications au fur et à mesure de l’évolution de la crise.
Tout le monde, ou presque, est logé à la même enseigne, mais les effets de la crise ne seront pas identiques selon les pays. «Ceux qui sont en large déficit et qui affichent des stocks excessifs vont souffrir davantage, estiment les experts du Cepros. Comment écouler ces surplus? L’Allemagne fait partie des pays les plus touchés, car il est, parmi les pays européens, un de ceux qui sont les plus dépendants du commerce extérieur».
Prime aux liquidités
Et au Luxembourg? «On se trouve probablement au niveau le plus élevé de la crise financière proprement dite, mais la crise économique est clairement devant nous», prévoient les experts du Cepros, conscients qu’il faudra certainement attendre la deuxième moitié de l’année pour prendre véritablement la mesure du phénomène et jauger des perspectives de relance. D’ici là, bon nombre d’acteurs vont encore tendre le dos. «Tous les secteurs de l’économie seront impactés, soit par une régression de leurs chiffres d’affaires, soit par des problèmes de liquidités. La majorité de ces entreprises sont dépendantes de l’étranger».
C’est, évidemment, du côté du secteur bancaire que les regards se tournent, généralement. Dexia BIL et Fortis Banque Luxembourg (redevenue, depuis, BGL) ont pu poursuivre leurs activités uniquement grâce à l’Etat. Dans ce contexte, le Cepros souligne le rôle décisif du gouvernement luxembourgeois qui, en étroite collaboration avec ses homologues des pays voisins concernés, a «pris des mesures qui s’imposent dans l’intérêt national pour assurer l’avenir du tissu économique et social de notre pays».
Mais, au-delà du cas particulier de ces deux piliers de l’industrie financière locale, c’est évidemment tout l’ensemble du secteur qui reste dans une position instable. «Les banques ont, depuis quelque temps, procédé à des corrections de valeur de leurs actifs et ont augmenté des provisions pour risques bancaires et financiers».
Dans le sillage de la tourmente financière, les banquiers se sont vus exposés à des critiques de plus en plus sévères en raison d’une politique de gestion erronée concernant la prise de risques inconsidérés dans la recherche de profits immédiats, en s’engageant dans une compétition effrénée pour réaliser un maximum de profits. Par la suite, ces profits se sont avérés éphémères et illusoires, amenant un certain nombre de banques, souvent de très grande taille, au bord de la faillite. «Il convient cependant de relever qu’à Luxembourg, les banques, pour autant que les activités ont été initiées sur place, ne se sont jamais livrées à ces pratiques toxiques».
Adapter les habitudes de consommation
Ramener la confiance est une question d’hommes, en premier lieu, mais aussi une question de produits. L’explosion de la crise du subprime a mis en évidence les dangers d’une trop grande sophistication, voire complexité, des instruments financiers mis à la disposition des investisseurs. «Il faudra, à l’avenir, clairement retourner à une plus grande simplicité et transparence dans les produits, et ne plus jongler avec une terminologie sans cesse plus pseudo-technique ou mathématique. Mais cela prendra certainement plusieurs années pour retrouver la confiance perdue».
Et encore, sans doute une partie de la clientèle est-elle «perdue», plus particulièrement dans le domaine du private banking. Aucun chiffre officiel n’est vraiment disponible, mais on évoquait en début d’année, un montant d’actifs sous gestion de quelque 300 milliards d’euros, alors qu’il était de 500 milliards au printemps 2008… «D’où l’importance, pour les banques, de disposer d’un solide réseau de présence au niveau international».
Mais les banques au Luxembourg n’ont pas pour seuls clients les grandes fortunes cherchant à gérer un important patrimoine. Elles ont aussi, et surtout, une clientèle faite à la fois d’individus particuliers et d’entrepreneurs, qu’ils soient adossés à des grandes structures ou des PME ou des commerces. Et l’une des missions des banques en 2009, et sans doute un peu au-delà, sera d’accompagner le plus efficacement possible cette clientèle dans l’apprentissage d’une nouvelle façon de vivre au quotidien. «Nous avons certainement vécu, ces dernières années, à un niveau extraordinairement élevé. Peut-être devra-t-on se résoudre à baisser d’un ou de deux crans. Et ce qui est vrai pour les grandes entreprises le sera également pour les petits commerces, mais aussi pour les consommateurs qui devront adapter leurs habitudes de consommation. On peut s’attendre à ce que l’effet de cette crise affecte davantage la communauté des travailleurs frontaliers».
Les banques, elles, sont également attendues au tournant et la façon dont elles vont désormais gérer leurs lignes de crédit sera sans doute observée d’autant plus près, même si l’heure n’est pas à tomber dans un excès inverse. «Dans l’immédiat, les banques ont l’obligation de faire preuve de flexibilité dans l’octroi de prêts afin d’apporter leurs propres contributions aux mesures de relance économique».
Jalousies
Si le niveau de consommation demeure un facteur déterminant dans le franchissement d’une période de crise, il peut également porter en lui les germes d’un autre danger, celui d’une utilisation exagérée des possibilités de crédit à la consommation et des cartes de crédit. D’ailleurs, la plupart des gens disposent, dans leur portefeuille, de deux ou trois cartes d’établissements différents. «Depuis le mois d’octobre, nous constatons que les cartes de crédit sont vraiment utilisées jusqu’au bout de leurs possibilités et les remboursements au bout de 30 jours ne sont plus systématiques. Nous commençons à plafonner avec un risque, évidemment, de surendettement des ménages, non pas à cause d’acquisitions immobilières comme aux Etats-Unis, mais tout simplement par un train de vie trop élevé».
Au Luxembourg, le profil des banques – filiales pour la quasi-totalité de maisons mères étrangères – ne leur laisse cependant qu’une marge de manœuvre très étroite. Généralement, toutes les banques de la Place qui appartiennent à des réseaux internationaux s’en sortent mieux que leur maison mère. «Dans un premier temps, c’est un point confortant, qui reflète le positionnement favorable et le succès des banques de la Place. Néanmoins, cela peut être parfois aussi de nature à susciter les jalousies. C’est une situation à laquelle les dirigeants des entités locales sont régulièrement confrontés».
On comprend en effet que cette situation peut devenir délicate dans la mesure où le nombre de maisons mères avec un actionnariat important d’origine étatique étrangère augmentera fortement et que les orientations et priorités de ces banques pourraient changer, suscitant des effets inattendus pour leurs filiales au Luxembourg. «Dans une optique à long terme, il serait peut-être plus souhaitable que les banques au Luxembourg ne soient plus détenues systématiquement à 100% par un seul actionnaire, mais ouvertes à d’autres partenaires avec également une participation d’investisseurs liés directement ou indirectement à l’Etat». C’est aussi dans ce contexte que les démarches entreprises par le gouvernement luxembourgeois pour stabiliser le secteur financier local sont à juger positivement.
Autre parade évoquée: celle d’établir, au Luxembourg, les centres d’excellence et de compétence de ces grands groupes internationaux, en particulier en matière de private banking.
«Qui s’excuse, bien souvent s’accuse»
Mais au-delà de ces considérations géographico-stratégiques se profile également une nouvelle approche à envisager en matière de gestion des risques. «Le paysage financier a changé fondamentalement, suite à la mondialisation. Il y a une mutation et il est essentiel que les décideurs soient davantage formés au risk management». D’où l’idée avancée par le Cepros de faire du Luxembourg un centre d’excellence en matière de formation au risk management, au travers de la création d’une formation spécifique qui serait dispensée au sein de l’Université du Luxembourg.
Des discussions préliminaires sont d’ailleurs actuellement en cours. «Cela ne va évidemment pas résoudre les problèmes de la crise. Mais le Luxembourg pourrait être une nouvelle fois un pionnier avec la création d’une chaire en matière de recherche (voir encadré). Ce serait dans l’intérêt de la place financière et de son avenir d’être un pionnier en gestion de risques là où, à l’échelle mondiale, il y a eu des failles ou alternativement, le Luxembourg se présente comme un leader dans son métier de banquier. Une spécialisation de cette chaire, focalisée sur la gestion du risque pour les activités de gestion patrimoniale, de fonds d’investissement ou de produits d’assurance spécialisés, contribuerait fortement à la culture et à la sophistication de la Place. Le financement d’une telle chaire n’est pas très important par rapport à ce que la place financière représente pour le pays. Si nous arrivons à trouver un appui auprès de nos autorités et des acteurs de notre place financière, cela pourrait donner une image de marque qui rassurera également la clientèle des banques».
Il est vrai qu’en termes d’image, le Luxembourg a subi ces derniers mois certaines attaques que le Cepros juge «absolument non fondées». Les développements de l’affaire Madoff en sont le dernier exemple le plus flagrant. «Si, par exemple, il y a du Madoff dans une Sicav au Luxembourg, ce n’est pas de la faute du Luxembourg!», tiennent à rectifier les experts du Cepros, pour qui il est urgent d’être en mesure de rétablir la vérité et d’éviter un amalgame systématique entre secret bancaire, fiscalité avantageuse et fraude... «Fallait-il être plus prompts à réagir? Qui s’excuse, bien souvent s’accuse. A force d’expliquer et de s’excuser, on finit par s’enfoncer. Nous sommes un pays doté d’une place financière à l’échelle mondiale, qui peut se permettre d’avoir par exemple Luxembourg for Finance, Luxembourg for Business, Luxembourg for ICT… Peut-être faudrait-il fédérer les forces existantes et, en tout état de cause, avoir davantage confiance en ses atouts et rester proactif tout en étant vigilant et conscient qu’il convient de changer certaines choses».
Savoir-faire et faire-savoir
Indépendamment de cette situation difficile, dominée par la crise et par les pressions du moment, force est de constater que le secteur financier au Luxembourg reste bien positionné. Dans l’investment banking à Luxembourg, le trading, avec des produits dérivés complexes, a toujours été relativement limité. De façon similaire, l’activité de crédits internationaux se limite généralement à certains participants du marché. C’est plus particulièrement pour ces domaines d’activités bancaires que les prévisions à court et long terme s’avèrent très difficiles.
En revanche, l’activité de gestion d’épargne au sens large, telle qu’exercée au Luxembourg, devrait toujours garder son attractivité. «Elle est à la base d’un vrai besoin, qui dans la crise actuelle devrait plutôt s’accentuer». Cette activité de gestion d’épargne comprend, principalement, les activités de conseil en gestion, la gestion mandatée, et tout ce qui se rapporte au métier titres ainsi que les autres activités à valeur ajoutée telles que financial engineering, assurances et fonds d’investissements.
«Sans doute tous ces domaines sont-ils fortement touchés par la crise, Néanmoins, la base ne se trouve pas touchée». Quant à la demande dans un futur immédiat et à long terme, il n’y a pas de doute, aux yeux des experts du Cepros, qu’elle sera forte. «La crise favorisera plutôt les métiers de gestion mettant en avant la sécurité de l’épargne, l’assurance et la transparence des produits utilisés. C’est exactement dans le respect de ces principes que l’activité de gestion de l’épargne au Luxembourg s’est développée. Les produits non réglementés ou non transparents par leur complexité se verront pénalisés dans le futur».
Parallèlement à cela, les discussions sont toujours en cours à l’échelle internationale pour une modification assez radicale en matière de réglementation, afin de proposer, notamment, un resserrement des règles en matière de capitalisation. Les grandes lignes directrices devraient être présentées sous peu. «Au niveau européen, il y a une réflexion menée sur l’architecture de la surveillance des banques et des marchés financiers en Europe. Il est important que le Luxembourg contribue à cette réflexion. En outre, le Luxembourg a également tout intérêt à capitaliser les rares niches de souveraineté qui lui restent».
Mais encore faut-il être en mesure de communiquer clairement de quel savoir-faire dispose le pays. «Le Luxembourg se vend souvent mal. Nous avons une infrastructure légale fortement attractive en matière de droit de succession, d’impôt foncier ou d’impôt sur le revenu. Mais on ne la vend pas à l’étranger, alors que la clientèle n’attend rien d’autre que d’être approchée, par exemple, sur des questions de succession patrimoniale. Le Luxembourg dispose d’un grand nombre d’arguments que personne ne peut lui reprocher dans un contexte de paradis fiscal. Et plutôt que d’aller faire de la promotion dans des pays sous d’autres latitudes, il faudrait aussi davantage cibler les régions voisines. C’est peut-être moins attrayant, mais pas forcément moins efficace».
Prudence, bon sens, esprit d’initiative, entrepreneuriat…
En conclusion, les points de vue exprimés au cours de cette table ronde par les membres du Cepros ne représentent que quelques orientations et points forts autour desquels pourrait s’articuler une étude détaillée à laquelle le Centre de prospectives est intéressé à apporter son concours.
Conscients des atouts importants dont le Luxembourg dispose et qui lui ont permis de se hisser dans certains domaines, plus particulièrement notre place financière dans les rangs des grands pays, les experts réunis estiment que le pays a de bonnes chances de sortir de la présente crise sans dégât majeur, et de se trouver, même, renforcé pour affronter l’avenir avec confiance et sérénité.
«Pour atteindre cet objectif, dans la gestion de nos activités, il faudrait mettre l’accent sur la prudence et le bon sens alliés à l’esprit d’initiative et d’entrepreneuriat, tout en étant conscients que le monde dans lequel nous vivons est en mutation permanente à une cadence de plus en plus rapide. C’est un monde qui offre des perspectives intéressantes à ceux qui savent les saisir et les mettre en pratique. Ce message, nous devons surtout le donner aux nouvelles générations pour assurer la pérennité de notre pays».
CEPROS
TREIZE ANS DE RÉFLEXIONS
Association à but non lucratif créée en 1996, le Centre d’Etudes Prospectives de Luxembourg (Cepros) a pour objet de mener des études et des réflexions dans les domaines sociaux, politiques, économiques ou scientifiques pouvant servir, ensuite, de base d’action pour les décideurs économiques et politiques.
Depuis sa création, le Cepros a publié un certain nombre de rapports et d’études, dont les plus importants ont concerné, en 2001, puis en 2004, l’analyse des forces et faiblesses du Luxembourg dans la société globale de l’information et, en 2005, une étude sur les perspectives du système hospitalier de la Grande Région à l’horizon 2015. En novembre 2007, paperJam avait également relayé une réflexion de fond menée par le Cepros sur le rôle de l’Etat dans l’économie.
Autour de leur président, Edmond Israël, les membres du board du Cepros qui ont participé à cette table ronde sont, par ordre alphabétique: Romain Bausch, Norbert Becker, Christoph Haas, Marc Hoffmann, Raymond Kirsch, François Tesch et Frank Wagener.
Idée
UNE CHAIRE DE GESTION DES RISQUES
L’idée développée par le Cepros se base sur le constat que la seule prise de conscience des risques, qui revêt une importance capitale pour l’activité bancaire, ne suffit plus, mais qu’il est grand temps de passer à la pratique. «Il ne suffit pas non plus de considérer les risques comme une donnée permanente. Tout change, et il en est de même pour les risques». D’où la nécessité de créer une chaire universitaire, dénommée «Gestion des Risques dans un monde global et interconnecté», dans laquelle serait pensée une remise à plat fondamentale des modèles existants, proches d’être dépassés. «En outre, l’application dans les produits structurés de certains modèles mathématiques complexes a eu pour conséquence de rendre les produits toxiques, ce qui a été un des facteurs principaux de la crise financière internationale qui embrase le monde entier», note le Cepros.
La création de cette chaire pourrait se faire en plusieurs étapes, la première pouvant être une action de sensibilisation à la problématique, par le biais d’une conférence faite par un expert de réputation internationale. Une telle conférence pourrait être suivie par une table ronde réunissant les représentants qualifiés au niveau des décideurs du monde financier, universitaire et politique du Luxembourg.

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