| Yves Poullet (Eruoclear Bank) (Photo: Uli Schillebeeckx) |
Par: Nicolas Raulot | Publié le 24.04.2009 0:00
«Nous sommes ouverts à toute discussion avec Clearstream»
«Le groupe Euroclear a été formé en 2001 suite à la fusion d’Euroclear Bank et de la Sicovam (le dépositaire central français). Nous ont rejoints ensuite les dépositaires belge, hollandais, anglais et cette année leurs homologues suédois et finlandais (Nordic CSD) que nous avons acquis pour 470 millions d’euros en cash. On parle de dépositaire central national ou CSD (Central Security Depositary) quand l’infrastructure de marché traite les titres (actions, obligations...) d’un seul pays. Les dépositaires centraux internationaux ou ICSD, comme Euroclear Bank ou, pour ne pas les citer, Clearstream Banking Luxembourg, facilitent également le règlement-livraison sur titres, mais couvrent une multitude de marchés. Les ICSD ont démarré avec les obligations internationales (ou eurobonds), mais ont étendu leurs activités aux obligations nationales, aux actions, aux fonds, aux warrants...
Etes-vous présents au Luxembourg?«Oui, via Euroclear Investments, une holding créée en 2003 pour centraliser les diverses participations d’Euroclear dans ses entités opérationnelles.
Pourquoi Euroclear Bank est-elle une banque?«Nous opérons en multidevises et avec une clientèle internationale, c’est-à-dire implantée sur plusieurs fuseaux horaires. Nous devons fournir des liquidités pendant la nuit chaque fois que nous procédons à des opérations en devises et que les marchés d’origine sont fermés, par exemple des transactions en dollar avant l’ouverture des marchés américains. Nous utilisons aussi cette capacité bancaire pour mettre de l’huile dans les rouages du règlement-livraison international, maximiser son efficacité et offrir nos services à certains de nos clients qui sont des institutions financières, mais pas des banques. Nous organisons également un programme de prêt-emprunt de titres entre nos clients. Les dépositaires centraux nationaux travaillent en une seule devise et sont rattachés aux banques centrales.
Pourquoi le siège d’Euroclear est-il à Bruxelles?«Euroclear a été mis en place par JP Morgan pour pallier un problème de règlement-livraison des euro-obligations à la fin des années 1960. Comme ces obligations internationales étaient essentiellement échangées à Londres, il fallait qu’elles soient traitées en dehors de l’Angleterre. Notamment pour des raisons fiscales. Et Bruxelles convenait bien pour sa proximité avec la City, ses connaissances linguistiques, son fuseau horaire... Clearstream a d’ailleurs été fondée en réaction à Euroclear par des banques d’Europe continentale qui voyaient d’un mauvais œil la gestion du système par une banque américaine et ont souhaité la création d’un concurrent.
Et cette rivalité est encore bien présente aujourd’hui...«Oui, elle reste bien vivace. Cette compétition a été bénéfique pour le marché. Elle nous a poussés à évoluer. Dans le même temps, nous savons aussi coopérer quand il le faut, quand les avantages de la coopération l’emportent sur ceux de la concurrence. L’exemple par excellence est le fameux bridge.
De quoi s’agit-il?«D’un lien électronique entre Euroclear Bank et Clearstream. Lorsqu’il n’existait pas encore, les échanges de titres entre leurs clients s’opéraient par livraison physique entre Clearstream (alors appelée Cedel ou Centrale de Livraison des Valeurs Mobilières) et le représentant d’Euroclear Bank au Luxembourg via le pont Adolphe. Une fois mis en place, le nom de bridge est resté.
Qu’est-ce qui vous distingue de Clearstream?«Il y a beaucoup de similitudes, mais également des différences. Clearstream est très focalisée sur les titres de taux et le collateral management (ou gestion du collatéral, c’est-à-dire des titres servant de garantie aux prêts interbancaires) et s’est lancée dans une certaine mesure dans les fonds, en particulier luxembourgeois. Notre offre de services est un peu plus large. Nous sommes également très forts dans le domaine des titres de taux et le collateral management. Nous développons de plus en plus les produits actions et nous sommes lancés récemment dans une série de produits, comme les dérivés et les prêts bancaires.
Vous appartenez à vos utilisateurs alors que Clearstream est détenue par Deutsche Börse. Quelle différence cela fait-il?«Le focus stratégique peut être différent. Clearstream fait partie d’un groupe coté en Bourse. Il y a donc un objectif de shareholder value (valeur actionnariale). Nous aurons également des objectifs de rentabilité en tant qu’entité commerciale, mais nos objectifs stratégiques concernent l’amélioration de l’efficacité, le coût des infrastructures de marché en Europe dans le domaine du règlement-livraison et du custody (conservation). Le but est de rassembler tous les dépositaires centraux nationaux sur une seule plate-forme informatique, de manière à offrir aux clients, à terme, l’équivalent d’un dépositaire central européen, pour faire d’une transaction internationale une transaction domestique. Une première étape vient d’être franchie avec les marchés d’Euronext (France, Belgique, Pays-Bas) et la plate-forme ESES (Euroclear Settlement for Euronext Zone Securities).
La cession de Clearstream par Deutsche Börse a souvent été évoquée. Seriez-vous candidat à une telle acquisition?«Nous sommes toujours ouvert à toute discussion. Evidemment, pas à n’importe quelles conditions, comme pour tout achat. Une combinaison entre Euroclear et Clearstream, surtout au niveau des entités internationales, aurait avant tout un sens en vue de synergies de coûts. Il n’y a pas vraiment de complémentarité au niveau des services. Si certains intervenants du marché sont favorables à la concurrence, d’autres recommandent l’existence d’une seule infrastructure de marché sur le modèle américain de la DTCC (Depositary Trust & Clearing Corporation). Il y a en tout cas un débat. Quand des discussions préliminaires avaient eu lieu, les conditions n’étaient pas les bonnes et nous avions jugé la valorisation de Clearstream élevée.
A quand remontent ces discussions préliminaires?«Il y a tout le temps des discussions.
Croyez-vous à l’hypothèse d’une vente de Clearstream?«Deutsche Börse vient d’annoncer la création d’une entité qui détiendrait 51% de Clearstream. En fait, cela dépend de la stratégie de Deutsche Börse en matière de trading et de clearing. Il y a aussi des rumeurs de rapprochement entre Eurex Clearing (chambre de compensation appartenant à Deutsche Börse) et Clearnet (entité française de LCH-Clearnet, chambre de compensation franco-britannique dont Euroclear est actionnaire à 15,8%). Si ce projet devait s’approfondir, cela pourrait reposer la question de la présence de Clearstream dans le groupe Deutsche Börse.
Pensez-vous que ces grandes manœuvres pourraient découler des discussions réglementaires actuelles et s’inscrire dans la trame de solutions à la crise?«Les discussions réglementaires actuelles ont beaucoup plus lieu au niveau du clearing que du settlement (règlement-livraison). C’est notamment la question d’une contrepartie centrale unique pour les dérivés de crédit. Le focus est aujourd’hui beaucoup plus sur la gestion du risque que sur les difficultés d’accès aux différents marchés. Les économies d’échelle ont encore plus de sens au niveau du clearing, dans la mesure où plus nombreux sont les clients à adhérer à une contrepartie centrale, plus il y a moyen de faire de la compensation entre eux. Le bridge (entre Euroclear et Clearstream) montre que l’on peut fonctionner de manière extrêmement efficace entre deux entités concurrentes. La logique de consolidation n’est donc pas tout à fait la même pour les différents segments du post-marché.
La BCE (Banque Centrale Européenne) ne vient-elle pas marcher sur vos plates-bandes avec son projet Target 2 Securities (T2S), qui vise à réduire de moitié les frais des opérations boursières en zone euro?«Nous avons démarré notre programme d’intégration dès 2002, car nous avions anticipé le besoin d’évoluer dans ce sens. Par ailleurs, notre plate-forme consolidée couvre non seulement les aspects de règlement-livraison proprement dits, comme le fait T2S, mais aussi les aspects de services associés à la vie d’un titre (asset servicing). Il s’agit notamment du paiement des coupons, des dividendes, de la gestion des offres, des options d’un titre, des aspects fiscaux... Autant de pratiques qui ne sont vraiment pas harmonisées au niveau européen. Notre but est faire en sorte qu’un client n’ait pas à subir les différentes pratiques de marché en Europe. T2S ne marche pas sur nos plates-bandes car si ce projet parvient à délivrer une solution efficace au niveau européen, nous applaudirons. Cela correspond également à notre objectif stratégique.
Certes, mais il s’agit également de votre business...«Oui, mais nous offrons suffisamment de services (asset servicing, collateral management…) en plus du règlement-livraison pour applaudir. C’est vrai que nous avons également émis des critiques constructives car, ayant démarré plus tôt, nous connaissions l’ampleur de la tâche et nous voulions que T2S soit bâti sur de bonnes bases. Nous savons aussi que cela va au-delà d’un grand programme informatique. Il y a des considérations d’ordre juridique, de gouvernance, d’harmonisation des marchés qui se posent pour T2S. Il y a des questions contractuelles de responsabilité qui se posent aussi. Nous allons d’abord investir dans des domaines complémentaires à T2S, de manière à éviter les doublons. J’ajoute que malgré T2S, les dépositaires centraux suédois et finlandais viennent de nous rejoindre. Cela montre que ces marchés continuent de croire dans la stratégie de consolidation d’Euroclear, de façon complémentaire à T2S.
T2S vous oblige-t-elle à accélérer la baisse de vos tarifs?«Non, pas fondamentalement. Nous réduisons nos tarifs régulièrement. Nous avons annoncé 55 millions d’euros de réductions en décembre. La consolidation de notre plate-forme avait pour but de réaliser des économies chez nous et chez nos clients, d’offrir nos services à des tarifs moindres. Nous verrons ce que la BCE offre en termes de plates-formes et de plan tarifaire.
Pensez-vous que T2S va concentrer le pouvoir à Francfort, où est déjà décidée la politique monétaire de la zone euro?«Je ne sais pas. Plutôt à la marge en fait. Londres reste clairement un des grands centres financiers, avec les autres grandes capitales.
Quel est l’impact de la crise sur votre activité?«D’abord, la crise a démontré la fiabilité des infrastructures de marché. Pendant la crise, nous avons battu des records de transactions dénouées. Cela peut paraître évident, mais cela prouve la robustesse des systèmes informatiques et leur capacité à absorber de tels volumes. Néanmoins, avec le deleveraging (désendettement) global des institutions financières, il y a forcément moins de nouvelles émissions. Les marchés d’actions se sont effondrés. Nombre d’investisseurs se sont retirés de toutes sortes de fonds. Le niveau global d’activité a donc baissé et notre activité également.
Dans quelles proportions?«Alors que nous avions l’habitude d’avoir une croissance régulière, notre activité est plutôt stable. Il y a certains domaines, comme le collateral management, dont les niveaux d’encours sont tombés de 300 milliards d’euros avant la crise à moins de 250 milliards.
Clearstream met en avant le fait que vous travaillez davantage avec des banques d’investissement et que vous êtes plus exposés à la crise?«Les grandes banques d’investissement sont plus des clients d’Euroclear que de Clearstream. C’est un fait et j’en suis heureux. Car ce sont des clients très exigeants qui nous poussent à évoluer. C’est vrai que nous avons eu à gérer la faillite de Lehman Brothers, mais nous nous en sommes sortis sans la moindre perte. Nous avons une politique de crédit très conservatrice, car 98 % des crédits que nous allouons sont ‘collatéralisés’, c’est-à-dire gagés par des titres.
Si vos volumes se contractent, cela réduit vos économies d’échelles et complique vos baisses de tarifs ?«Lorsque nous baissons nos tarifs, c’est aussi parce que nous avons pris des mesures pour mieux gérer nos coûts. Le succès de notre business, c’est en permanence de se réinventer, d’automatiser pour parvenir à une base de coûts la plus basse possible, ou au moins la plus variable possible. On peut se permettre de réduire nos prix, malgré des baisses de volumes.
Cela veut dire néanmoins que pour maintenir la baisse des tarifs lorsque les volumes déclinent, il faut accentuer la réduction des coûts. Comment vous y prenez-vous?«Outre la consolidation de nos plates-formes, nous avons un programme multidimensionnel de réduction de coûts. Il comporte deux grands éléments: un programme d’amélioration de l’efficacité fondé sur la méthodologie lean. C’est une méthode assez standard dans le monde industriel, inspirée de Toyota et dont la vocation est de supprimer tous les gaspillages. Elle arrive actuellement dans l’industrie des services. Nous avons un autre programme qui s’appelle PSM (procure spend management) qui a pour but d’évaluer l’utilité et le coût de tout ce qu’on consomme.
Y a t-il également des compressions de personnel?«Non. Le programme lean a comme conséquence de réduire le nombre de fonctions, mais nous avons mis en place un programme de mobilité interne pour permettre aux personnes dont les fonctions disparaissent de retrouver un autre job au sein du groupe. Cela fonctionne car nous avons mis un terme à tous les engagements externes, nous diminuons au fur et à mesure le recours à des consultants externes.
Quels sont vos effectifs aujourd’hui?«Euroclear emploie 3500 personnes dont plus de 1300 chez Euroclear Bank. Le nombre de salariés diminue peu à peu au fil des départs non remplacés.
Est-ce que comme Clearstream, vous délocalisez une partie de votre personnel?«Non, nous n’avons pas de projets concrets de délocalisation. Au niveau informatique, nous faisons appel à des fournisseurs qui eux-mêmes, pour partie, font des développements de manière délocalisée. Comme toute entreprise qui se respecte, nous regardons la nécessité que l’on pourrait avoir à travailler à partir d’autres endroits.
Quelles sont les conséquences pour vous de l’affaire Madoff?«Il y aura certainement des conséquences en termes réglementaires et sur la façon de vérifier les informations.
On a dit qu’une certaine ‘Bank Madoff’ faisait partie des clients d’Euroclear?«C’est faux.
Cela aurait-il été possible ?«Nous n’aurions jamais accepté une Banque Madoff, simplement pour le nom Madoff. Les clients qui veulent faire partie d’Euroclear passent par un processus d’admission, où l’on examine plusieurs éléments: bilan, solvabilité, capacité technologique, politique anti-blanchiment, réglementation et pas seulement la réputation. S’il avait répondu à tous ces critères, alors nous l’aurions probablement pris. Mais, ce n’est pas le cas. En revanche, nous traitons certains fonds qui, eux, investissaient dans des fonds Madoff. Nous avons donc mis toute une série de transactions en suspens et nous avons attendu les instructions des administrateurs.
Comment réagissez-vous à l’émergence de plates-formes alternatives aux Bourses traditionnelles, comme Chi-X ou Turquoise en conséquence de l’introduction de la directive Mifid?«Nous n’avons pas une loyauté particulière vis-à-vis d’une Bourse ou d’une autre. Ce qui est important pour nous, c’est d’offrir un one-stop shopping à nos clients et de dénouer les transactions où qu’elles se passent, sur le London Stock Exchange, Euronext. Nous serions tout à fait heureux de dénouer des transactions faites à la Bourse de Francfort».
Carrière
UN PUR PRODUIT MAISON
CEO d’Euroclear Bank depuis 2007, Yves Poullet a intégré le groupe en 1991. Aujourd’hui âgé de 42 ans, il a occupé divers postes au sein des départements finance et gestion des risques, avant de conduire les opérations de passage à l’euro entre 1997 et 1999 et de rejoindre la division stratégie d’entreprise et gestion de produits. En 2001, il est devenu directeur général adjoint d’Euroclear France à Paris, puis est revenu à Bruxelles en 2002. Il a dirigé la division opérations d’Euroclear Bank ainsi que le groupe network management. Il a également conduit l’intégration de quatre dépositaires centraux nationaux dans Euroclear Group. Yves Poullet est diplômé en ingénierie électronique et en business administration de l’Université catholique de Louvain.

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