| Jean-Claude Juncker, Premier Ministre (Photo: Andrés Lejona) |
Luxembourg | Par: Jean-Michel Gaudron et Frédérique Moser | Publié le 22.05.2009 0:00
«Jamais je ne dirigerai une coalition à trois»
«J’ai été surpris par les critiques adressées à ce discours. Enfin... pas vraiment. Elles se ressemblent d’ailleurs, de fin de législature en fin de législature. J’ai un respect profond pour le suffrage universel et pour les citoyens de ce pays. Nous aurons des élections le 7 juin. Qui serais-je pour croire que je pourrais dire des choses concernant les années 2009 à 2014, alors que je n’ai aucun mandat pour parler d’une période qui est devant nous?
Si, au nom du gouvernement, j’avais exposé les idées des deux partis de la coalition sur les cinq années à venir, cela aurait été possible, mais la critique immédiate aurait été que je me moquais du suffrage universel et de son résultat, quel qu’il soit. Je ne voulais donc pas faire un tel discours. Je caresse l’espoir de pouvoir le faire au mois d’août, au nom du nouveau gouvernement.
Cela explique-t-il le ton que d’aucuns ont jugé austère?
«Beaucoup de gens, résidents ou non, Luxembourgeois ou non, souffrent de la crise. Est-ce que je vais faire le clown à la tribune du Parlement? Est-ce que je vais faire un discours superficiel qui ne prend pas en compte les états d’âme et les soucis réels de ceux dont je suis en charge? Avoir l’air grave dans un moment grave, n’est-ce pas un comportement normal? Je suis un Premier ministre, je ne suis pas un amuseur public.
J’ai lu aussi que je donnais une impression de fatigue et de lassitude. Oui, je suis fatigué…
Et lassé?
«Non, je ne suis pas lassé. Ceux qui souffrent de la crise sont sans doute plus fatigués que moi. Alors vouloir à tout prix voir un Premier ministre en pleine forme, bronzé, qui n’est pas en phase avec la réalité quotidienne de la vie des autres, cela me paraîtrait relever plutôt de l’art du théâtre que de l’art de gouverner. Ce sont toujours les mêmes critiques en fin de législature et je crois d’ailleurs qu’il ne faudrait pas faire de discours sur l’état de la Nation quelques semaines avant les élections.
Cet exercice obligé vous ennuie, dans ce cas précis?
«Oui, il me pèse. Je ne veux pas faire de bilan, parce que c’est tellement convenu. Je n’ose pas promener mon regard au-delà de l’échéance électorale, bien que les cinq années à venir m’intéressent autrement plus que les cinq années qui sont derrière nous. Les socialistes m’avaient critiqué en 1999, lorsqu’au nom du gouvernement chrétien social-libéral, je n’avais pas, dans ce discours, développé de visions d’avenir. Les libéraux, aujourd’hui, critiquent à leur tour. Je sors de cette controverse calme, tranquille et serein.
Certains prédisent que vous ne seriez plus candidat au poste de ministre des Finances et, par conséquent, que vous ne seriez plus non plus à la tête de l’Eurogroupe. Votre avenir politique est-il si flou?
«Là encore, je vous renvoie aux lourdes contraintes du suffrage universel. Je dois d’abord être reconduit comme Premier ministre et comme ministre, ce qui présuppose que mon parti soit élu de façon à ce qu’il puisse prétendre à la direction des affaires.
Puis nous formerons un gouvernement, si jamais mon parti était reconduit, avec un des autres partis. Mon parti fera ce qu’il voudra, mais pour ma part, j’exclus l’idée de présider un gouvernement de coalition à trois partis. Evidemment, si la composition gouvernementale à venir ne me voyait plus évoluer dans la sphère des finances publiques, je ne pourrais en effet plus prétendre à poursuivre mon mandat à la tête de l’Eurogroupe. Je suis assez surpris de voir que la modestie, qui n’est pas mon genre, me soit reprochée sur un plan national et sur un plan international.
Les derniers sondages vous créditent d’une intention de vote de 92%. Un véritable plébiscite. Les mêmes sondages semblent afficher la volonté des citoyens de conserver l’équipe en place. Pensez-vous que la crise nécessite une continuité de l’action gouvernementale, ou bien au contraire que c’est le moment d’ouvrir un gouvernement à tous les partis et à toutes les idées qui peuvent jaillir?
«Contrairement aux sondeurs et aux journalistes qui les commandent, je ne crois aucunement en la valeur des sondages. D’un point de vue scientifique, c’est la photographie de l’opinion à un moment. J’admets que s’il y a une continuité et une cohérence d’appréciation sur le plus long terme, cela peut fournir quelques indications quant à la confiance que les gens ont, ou n’ont pas, sur les hommes politiques.
Mais voir qu’entre 90% et 94% des gens me font confiance, c’est tout de même, si on le croit vraiment, aller au-delà du raisonnable. Parfois je signale aux sondeurs que si jamais je devais dépasser les 100%, il faudrait tout de même qu’ils s’interrogent sur leurs méthodes…
Je me sens porté par un élan populaire, oui, et par des signes si nombreux de confiance et parfois de tendresse – je le constate dans les rues et pas dans les sondages –, que je veux bien croire qu’il y a entre les Luxembourgeois et moi une relation particulière, même si cela me gêne d’employer ces termes plutôt gaulliens. J’avais les mêmes indications avant les dernières élections. L’élément crise n’est donc pas exclusivement explicateur de ce ‘phénomène’, si jamais ‘phénomène’ il y avait.
Dans quelle mesure cela vous touche-t-il personnellement?
«Cela est plus impressionnant que susceptible de me procurer du bonheur. Le bonheur est ailleurs que dans l’exercice de mes fonctions publiques. Le bonheur est une catégorie qui interdit le regard d’autrui et du grand public. J’ai toujours veillé à bien protéger ma vie privée. Je m’intéresse au peuple, mais pas au ‘people’. Je veux faire partie du peuple, pas du ‘people’. Ce n’est pas mon monde.
La phase de crise que nous traversons, le rétrécissement de nos champs économiques, peut porter un certain nombre de Luxembourgeois à me faire plus confiance qu’à d’autres. Cela me réconforte dans ma démarche et cela m’impressionne, car je sais quelles sont les attentes. Or, il est difficile de répondre à ces attentes-là. Cela peut même faire peur.
Pour le prochain gouvernement, imaginer une coalition élargie ne vous semble donc pas une idée pertinente?
«J’ai une expérience gouvernementale assez longue. Toutes les vies gouvernementales sont difficiles, du point de vue d’un Premier ministre. Vous devez vous mettre d’accord avec les ministres qui relèvent de votre parti, mais aussi avec les ministres qui relèvent du parti partenaire de coalition. Ce sont deux explications différentes et deux exercices difficiles. J’ai d’ailleurs souvent eu moins de problèmes avec les ministres qui venaient de ‘l’autre bord’, si j’ose dire, qu’avec les ‘miens’…
M’imaginer devoir discuter - tout en sachant que le Premier ministre au Luxembourg n’est pas un véritable chef du gouvernement, mais un primus inter pares, l’animateur d’une équipe -, et m’imaginer le temps que je passerai à mettre d’accord trois partis et leurs personnalités, me suggère que je n’aimerais pas une telle composition. Jamais je ne dirigeai un tel gouvernement. Cela donnerait un sous-produit politique qui, du point de vue de la substance, ne serait pas cohérent. Ce serait la recherche permanente d’un compromis entre trois partis qui gouvernent ensemble et qui, sans doute, auraient tendance à gouverner l’un contre l’autre. Je préfère des solutions claires: un gouvernement composé de deux parties. Jamais je ne voudrais non plus, mais la question ne se pose pas, que mon parti ait la majorité absolue. Ce serait là la pire des situations à laquelle je devrais faire face.
Vous n’aimeriez pas d’un gouvernement unitaire?
«Pas du tout. Si le parti chrétien social avait, à lui seul, la majorité absolue, nous risquerions de donner l’impression de dominer l’ensemble du système politique. Je crois que la maturité démocratique des Luxembourgeois voudra toujours que le gouvernement soit composé d’au moins deux partis.
Par votre position, vous pourriez briser net l’espoir des Verts d’entrer dans le gouvernement…
«Non, je ne dirais pas ça. Je n’ai rien à l’encontre des Verts. Déjà en 2004, je leur avais demandé de venir me voir lorsque le Grand-Duc m’avait nommé formateur du gouvernement. Nous avions une majorité arithmétique, avec eux, de 31 sièges sur 60 (à la Chambre des députés, ndlr.) et je n’excluais pas, de prime abord, une coalition avec les écologistes, que j’aime bien pour des tas de raisons.
Mais nous avions alors estimé que la majorité sortie des urnes était trop courte pour pouvoir, sur une période de cinq ans, être sûrs de réunir à chaque fois une majorité stable. D’un commun accord, nous avons renoncé à former un tel gouvernement, mais cette perspective ne me gênerait aucunement.
Le contexte de crise dans lequel se place l’actualité est inédit dans votre carrière politique. Par quel bout, selon vous, aborder le problème?
«Il est vrai que jamais, depuis la fin de la guerre, une crise économique n’a atteint un tel degré de destruction. Je me sens assez bien préparé à en affronter à la fois les causes et les conséquences – sans tout savoir sur les causes et sans tout savoir sur la possibilité de sortir de cette crise – parce que j’ai été nommé secrétaire d’Etat au Travail et à la Sécurité sociale en 1982, en pleine crise sidérurgique. J’ai donc commencé ma vie ministérielle dans une atmosphère de remise en cause profonde.
Lorsqu’en septembre-octobre derniers, nous avons dû, Luc Frieden, Jeannot Krecké et moi-même, ‘sauver’ deux banques luxembourgeoises, j’ai dit en sortant d’une réunion au Parlement, que la crise économique serait autrement plus grave que la crise sidérurgique. L’ensemble de la presse s’est moquée de ces propos et beaucoup d’hommes politiques ont douté de la justesse de ces déclarations. J’y repense, devant le reproche fait au gouvernement qu’il n’a rien vu venir. Je suis d’ailleurs étonné que certains éditorialistes de ce pays, formellement de gauche, font comme si, sur un plan planétaire, j’étais le seul responsable, me reprochant de ne pas avoir su anticiper l’affaissement de l’activité économique, alors que personne n’a pu anticiper la gravité, l’accélération et l’approfondissement de cette crise.
Je suis très surpris aussi que l’on me reproche de dire que je ne sais pas exactement, dans le détail, comment nous allons sortir de cette crise. Mais je le redis devant vous: je ne le sais pas! En tant que président de l’Eurogroupe, je rencontre une fois par mois les 27 ministres des Finances et plusieurs fois par mois les 16 ministres des Finances de la zone Euro. Je vois le directeur général du FMI, le président de la Banque mondiale, les ministres chinois ou américains en tête à tête… Je peux vous dire que je ne suis pas le seul à ne pas savoir!
Je constate que d’autres hommes politiques donnent l’impression de le savoir. Alors, votez pour eux! Si vous votez pour moi, vous votez pour le parti de l’ignorance, parce que je n’ai pas réponse à tous les problèmes. Je réfléchis, je m’interroge, j’interroge les autres, mais je n’ai pas toutes les réponses.
Quelles sont celles que vous avez, alors?
«La seule chose dont je suis certain, c’est que le Luxembourg, petit pays dans le magma macro-économique planétaire, doit se préparer dès aujourd’hui au moment où la croissance mondiale, dont nous sommes énormément dépendants, et la croissance européenne, dont nous sommes outrageusement dépendants, reprendront.
Mettons en place dès aujourd’hui les éléments de ressort, pour sauter plus haut que les autres… Là, j’ai des idées à faire valoir. Nous en avons retenu un certain nombre dans le plan conjoncturel, notamment en matière de nouvelles technologies, où nous investirons 200 millions sur les quatre années à venir; notamment par des efforts en matière de recherche, avec des partenaires américains et allemands très prestigieux; notamment avec la volonté affichée par le gouvernement, et traduite dans les chiffres, de garder le niveau des investissements publics très élevé.
Il y a dans le paquet de mesures des instruments destinés à réduire les déficits structurels du pays. La plupart de ces déficits étaient connus et leur traitement demandé depuis plusieurs années. On pense notamment à la simplification administrative. N’aurait-il pas été possible de mettre en œuvre ces mesures plus tôt et non pas dans l’urgence d’un plan de relance économique?
«Je suis personnellement un adepte de la simplification administrative. Sous le gouvernement précédent, nous avions chargé un secrétaire d’Etat de la réforme administrative, un libéral (Joseph Schaack, ndlr.). Sous l’actuel gouvernement, plusieurs ministres sont en charge d’accélérer cette réforme. Ils ont fait un travail excellent, mais les résultats ne sont pas perceptibles, parce qu’on a oublié le monde tel qu’il était, et on ignore la majeure partie du monde tel qu’il sera désormais.
Pour moi, la simplification administrative n’est pas un slogan, mais une dure réalité. Et ceux qui résistent à cette simplification, hormis quelques fonctionnaires nombrilistes, ce sont les acteurs qui animent la vie en société. Nous avons introduit, dans le plan conjoncturel, des simplifications administratives en matière d’autorisations, qui ont directement trait à l’environnement. Or, force est de constater un agenouillement devant la sensibilité écologique, ultra-perceptible dans l’opinion publique publiée, qui fait hésiter les gouvernements à rendre la vie administrative des entreprises plus faciles. Nous le ferons, parce que je crois que la crise économique ne doit pas nous conduire à rabaisser, au niveau d’intérêts marginaux, des soucis écologiques. Je ne veux pas ériger en contradiction crise climatique et crise économique. Je crois que la solution aux deux crises doit aller de pair.
Je plaide donc pour une simplification allant dans le sens d’une accélération des travaux, sans abandon des ambitions quant aux références écologiques. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent, lorsqu’une autorisation est présentée, ‘Allez, allez, faites vite’. Je dis ‘Examinez sérieusement la chose, et faites vite’. Il y a une nuance.
Dans notre dernière édition, Luc Frieden nous disait en substance que les ministres les plus exposés face à la crise n’auraient pas nécessairement à mener campagne. Est-ce pour vous, en effet, une nécessité?
«La première réunion de campagne de mon parti à laquelle je participerai sera le 7 mai (l’interview a été réalisée le 5 mai, ndlr.), soit à quatre semaines à peine du scrutin. Je suis capable de tous les excès et de toutes les stupidités, mais je n’ai ni le temps, ni l’envie de m’occuper d’une façon trop étendue de la campagne électorale. Je persiste à croire que la meilleure façon de démontrer aux citoyens que l’on est capable de diriger le pays, est de gouverner à 100% jusqu’au soir des élections…
D’ailleurs, pour l’anecdote, je viens de découvrir des photos de moi que je n’ai jamais vues, et que je trouve exécrables, mais qui sont distribuées à travers tout le pays. Je n’ai pas eu le temps de recevoir la personne qui voulait me montrer ces photos avant leur diffusion.
On attend beaucoup du prochain gouvernement par rapport à la gestion de la crise. Devra-t-il mettre sur les rails des mesures qui n’auraient pas été prises par l’actuel gouvernement en raison de sa composition ou de la trop grande proximité de la fin de législature?
«Je ne vois aucun projet important en relation avec la lutte contre la crise qui n’aurait pas pu être engagé par ce gouvernement, en raison de sa composition. J’ai constaté, en discutant avec les collègues de mon propre parti et avec les collègues et amis socialistes, que nous partagions sur la crise une même analyse. Le prochain gouvernement, sauf quelques ajustements que l’environnement conjoncturel dictera sans doute, n’aura donc pas à compléter d’une façon spectaculaire le plan conjoncturel mis en place.
Le plan rallie une large majorité des partis présents à la chambre. Sur quoi, dès lors, va se jouer la campagne électorale?
«Je crois que la campagne est, et sera différente de toutes les autres que j’ai vécues. Il est évident que les citoyens sont concentrés sur toutes les questions qui gravitent autour de la crise: l’emploi, le chômage, les finances publiques, le pouvoir d’achat, ou encore la sécurité au travail…
Sur ce dernier point, après avoir été ministre du Travail pendant 17 ans, je suis tout de même rétrospectivement – et je l’étais à l’époque anticipativement – rassuré de ne pas être tombé dans le panneau construit par ceux qui poussaient à la déréglementation excessive, sans borne et sans gène, et qui voulaient que nous flexibilisions à outrance le droit du Travail. J’ai personnellement toujours considéré qu’il constitue le cordon sanitaire qui entoure nos marchés de l’emploi. Cela m’a valu d’être traité d’archaïque et vieux jeu.
J’ai lutté toute ma vie durant contre cette idée que le contrat de travail typique devrait être le contrat de travail à durée déterminée ou temporaire. J’ai toujours considéré qu’il devait être et rester le contrat de travail à durée indéterminée. Aujourd’hui en Europe, nous sommes le seul pays où le CDI est resté le contrat de travail typique. Nous en avons 95%.
Cela signifie que ce que vous nommez votre «romantisme social» est devenu un modernisme avéré?
«Lorsqu’on a dit que je baignais dans un romantisme ouvrier, je n’ai pas trop réagi. La politique est une affaire de conviction et un peu d’expérience. Notre génération n’a pas beaucoup d’expériences dramatiques. En fait aucune. Nous avons grandi sous le soleil et nous avons bronzé sous des horizons dont nos parents n’osaient même pas rêver. Tous ceux qui, pendant les vingt dernières années, pensaient que le bonheur était dans l’intersection entre privatisation, déréglementation et flexibilité, sont passés à côté de la plaque, la plaque étant le centre de vie et le centre des préoccupations des gens simples... qui ne sont pas des gens ordinaires.
Vous me poussez à me rappeler lorsque j’ai fait voter, en tant que ministre du Travail, le 24 mai 1989, la réforme du droit des licenciements, l’ensemble des spécialistes luxembourgeois, mais aussi le parti libéral, me disait que cette réforme rigidifiait le droit du Travail, rendant impossible l’ajustement de la société économico-commerciale avec l’air du temps.
Je constate aujourd’hui que les pays qui ont un droit du Travail plus ou moins solidifié résistent mieux à la crise que les autres. Dans notre pays, le licenciement coûte et dans une société moderne, ou post-moderne, je ne sais exactement dans quelle phase nous sommes, le fait d’enlever à quelqu’un son travail, son emploi, ses perspectives, ses espoirs, ses rêves, ça doit coûter.
Le niveau social du pays est un atout fort pour lutter contre la crise. Mais son talon d’Achille n’est-il pas, justement, le coût de cette couverture sociale?
«Oui et non. J’ai plaidé le fait qu’en Europe, nous devions laisser jouer les stabilisateurs automatiques. Les recettes diminuent, mais il ne faut pas couper dans les dépenses de protection sociale, ni réduire les indemnités de chômage ou de chômage partiel, même si cela coûte.
Dans des systèmes de protection sociale comme les nôtres, le jeu des stabilisateurs automatiques produit le double effet de ce qu’il produit aux Etats-Unis. Là-bas, si vous perdez votre emploi, vous avez des indemnités pour trois mois et c’est fini. L’Etat ne s’occupe plus de vous après. Ici, vous avez des indemnités pour 18 mois. C’est très coûteux!
Mais aujourd’hui, les réserves ne permettent plus que de tenir deux ans…
«Je crois que cette façon européenne, et plus particulièrement luxembourgeoise, de faire les choses, c’est-à-dire de ne pas déposer dans un désert social ceux qui ont perdu leur emploi, mais de les appuyer, de les activer et les réactiver, grâce à des fonds publics avec lesquels vous sous-tendez ces politiques, est la bonne façon de faire. Notre système de protection sociale protège! L’Etat moderne n’est pas là pour organiser le dépotoir d’une génération sacrifiée.
Tout le monde peut être d’accord avec ce discours, mais…
«Non, tout le monde n’est pas d’accord! Il y a cinq ou dix années, on m’expliquait que l’Etat devait se retirer des affaires publiques; qu’il n’avait pas à s’immiscer dans les processus économiques; que l’Etat devait être modeste et qu’il fallait laisser faire les libres forces du marché; que le marché n’avait qu’une responsabilité sociale secondaire et que l’essentiel de la protection sociale devait être organisée par l’initiative privée.
J’ai résisté à tous ces discours qui m’ont été lancés comme des critiques pendant des années. Personne ne s’en souvient. Moi, je m’en souviens. Et je me souviens aussi de l’identité des orateurs qui m’ont dit ça. Vous le verrez dans les semaines à venir, lorsque je vais leur remémorer ces affaires-là.
Il n’en reste pas moins vrai qu’un tel système va devoir être financé et que pour l’instant, les perspectives financières sont peu favorables…
Comme leur nom l’indique, les systèmes sociaux sont là pour protéger les plus fragiles et les plus faibles. C’est ce que j’appelle d’ailleurs l’économie sociale de marché. J’y crois profondément et je pense que la crise est notamment due au fait que nous avons pris congé par rapport aux principes fondamentaux et aux vertus cardinales de l’économie sociale de marché.
Il faudra en effet que, sur le long terme, nous soyons à même d’assurer son financement. Je suis parmi ceux qui disent, notamment en matière de pensions et de rentes, que le très long terme n’est pas assuré. Et je voudrais que nous nous en occupions. Je le dis avec une belle consistance et cohérence, qui parfois me surprend moi-même, que nous nous trompons sur la continuation de la faisabilité des choses sociales au Luxembourg. J’ai attiré l’attention de notre gouvernement sur le financement futur de notre système de sécurité sociale et je voudrais que le prochain gouvernement s’en occupe afin de pouvoir légiférer avant les prochaines élections de 2014.
Luc Frieden expliquait récemment que le principe de la solidarité ne devait pas être remis en cause, mais qu’il fallait imaginer de nouveaux instruments de financement des pensions. Qu’en pensez-vous?
«La consolidation du financement futur de notre système de sécurité sociale se composera d’un mélange de mesures, dont certaines porteront sur les modes de financement et d’autres sur les prestations à fournir. Je n’imagine pas un seul moment que l’on puisse réduire les pensions et les rentes de ceux qui sont actuellement en âge de la retraite. Mais pour les générations à venir, il faudra que nous réfléchissions à la fois aux modes de financement et aux prestations.
Quels types d’instruments ne faisant pas uniquement appel à la solidarité est-il possible d’imaginer?
«Pour moi, le financement de la sécurité sociale doit toujours être fondé sur la solidarité. Je suis un partisan assez convaincu, sinon fanatique, du système de répartition. Je n’ai jamais cru, comme le parti libéral l’avait proposé au cours des décennies écoulées, qu’il faudrait changer le système de répartition par celui de capitalisation. Demandez aux retraités américains ce qu’ils pensent du système de capitalisation! On a enlevé à toute une génération de retraités américains l’ensemble de leur épargne. Est-ce cela le modèle? Et ceux qui le préconisaient il y a dix années, pourquoi ne répètent-ils pas leurs propos aujourd’hui?
Dans quelques semaines aura lieu aussi le scrutin européen. Comme à chaque fois, on reproche à la campagne de manquer de visibilité, d’ampleur, d’enjeux. Celle-là semble en manquer plus que toute autre et la crise paraît avoir éclipsé ce qui pourrait être des thématiques essentielles. Est-ce qu’il s’agit d’un nouveau désintérêt de la «machine» européenne de la part des citoyens?
«Les citoyens ont bien compris que la crise est globale et largement européenne. Dire qu’elle éclipse la dimension européenne des élections est inexact, puisqu’il n’y a pas de réponse nationale à la crise économique. Jamais, au contraire, le scrutin européen ne fut à ce point au centre des débats.
Les gens ne s’intéressent pas aux problèmes institutionnels de l’Europe, mais à la réponse européenne à la crise. Jamais l’Europe ne fut aussi présente que lors de l’articulation de la réponse continentale à la crise.
L’idée simple, simpliste en fait, de séparer les deux scrutins pour donner plus d’importance au scrutin européen est une fausse idée. Je suis très frappé par le fait que dans tous les pays où le scrutin européen sera exclusif, on vote sur des sujets nationaux.
Pour la première fois, je ne suis pas candidat aux européennes, mais je fais campagne sur l’Europe! Je parle du pays et je parle de l’Europe. Il n’y a pas d’équation entre les deux, mais il n’y a pas de contradiction non plus. Comment peut-on organiser et penser la politique nationale sans voir sa dimension européenne? Comment peut-on imaginer le devenir européen sans jeter un regard intéressé sur son propre pays? C’est un débat qui n’est même pas intellectuel…»
OCDE
«PAS D’ILLUSION SUR LES CHOSES EUROPÉENNES»
Jean-Claude Juncker n’a guère apprécié la capitulation de l’Europe continentale face aux Américains et aux Britanniques lors du dernier G20.
Placé sur la «liste grise» des paradis fiscaux établie par l’OCDE, le 2 avril dernier, le Luxembourg paie-t-il «l’affront» fait par Jean-Claude Juncker à l’axe franco-allemand, lorsque le Premier ministre luxembourgeois refusa de se rendre à ce qu’il qualifiait de «convocation» à une réunion de l’OCDE en octobre dernier? Le raccourci est sans doute simpliste, même si les relations entre la France et le Luxembourg ont déjà été meilleures.
«Le différend que nous avons porte, non pas sur le secret bancaire, mais sur la façon du G20 de traiter les progrès auxquels nous étions prêts à consentir», commente M. Juncker, qui regrette que les Européens ont «trahi la parole donnée». «Nous étions tombés d’accord, lors du Conseil européen de mars, pour qu’aucun pays européen ne figure sur une liste grise, ou noire, ou de quelque couleur que ce soit. Puis, dans la précipitation et dans l’ambiance délétère du G20, les Européens ont cédé devant la pression britannique et américaine. Il est vrai qu’il est plus facile de taper sur le Luxembourg et la Suisse que sur les Etats-Unis.»
M. Juncker peste aussi contre les conventions de non-double imposition établies, «par hasard la veille du G20» par les Iles anglo-normandes, «qui sont de vrais paradis fiscaux et non pas des centres financiers sérieux comme le Luxembourg». «Si ce n’était pas aussi lamentable, ce serait ridicule. Mais c’est lamentable et ridicule à la fois. Ce qui me rend plus triste que furieux, c’est que tout cela se soit fait dans l’obscurité la plus intégrale et que les pays européens membres du G20 n’aient pas tenu leur parole.»
Pas de quoi, cependant, remettre en cause, voire perturber, les relations internationales entretenues sur le Vieux Continent par le pays au travers de son Premier ministre. «Je ne me suis jamais fait, sur les choses européennes, des illusions, parce que je n’ai jamais voulu en perdre. Un jour, pour des raisons de politique intérieure en fait, les uns gagnent en mettant quelques pays européens sur une liste grise. Un autre jour, ils tomberont de leur piédestal. J’en ai vu, souvent, des représentants gouvernementaux étrangers, escalader les escaliers et j’en ai vu, souvent, en bas des escaliers. Tout cela pour vous dire que sur ces affaires-là, tout en étant déçu, je sais que la vie est longue».
Constitution
«UNE RÉFORME NÉCESSAIRE»
La crise institutionnelle engendrée par le refus du Grand-Duc de sanctionner la loi sur l’euthanasie, qui a abouti à une réforme de la Constitution, ne saurait être, aux yeux du Premier ministre, le coup d’éclat de son mandat. «C’était une réforme nécessaire, mais ce n’est pas le plus agréable des moments que j’ai eus à subir dans ma vie ministérielle. Je n’étais pas d’accord avec tous les éléments de la proposition de loi sur l’euthanasie, mais je n’étais pas non plus d’accord avec la position du Grand-Duc, qui ne voulait pas endosser un vote du Parlement. Or, le premier pouvoir du pays, c’est le pouvoir parlementaire.»
Quant à savoir s’il avait fallu attendre une situation de crise pour aboutir à un changement de régime préconisé depuis la fin des années 80 par le Conseil Economique et Social et, plus récemment, par le Conseil d’Etat, le Premier ministre esquisse un laconique «Mais qui vous dit que je n’ai pas essayé?», avant de préciser que, si sa fonction lui permet d’émettre un avis sur ces questions, «les réformes constitutionnelles sont les affaires des élus du peuple et non pas du gouvernement».
Elections
TOUS SUR LE PONT
Qu’ils soient suffisamment «disponibles» pour mener campagne, ou pas, tous les ministres et secrétaires d’Etat de l’actuel gouvernement sont candidats aux prochaines élections. C’est au Sud où la concentration sera la plus importante, chaque parti alignant trois candidats-ministres: Jean Asselborn, Mars Di Bartolomeo et Lucien Lux pour les socialistes; François Biltgen, Jean-Claude Juncker et Jean-Marie Halsdorf pour les chrétiens-sociaux. Au Centre, Luc Frieden, Jean-Louis Schiltz et Claude Wiseler (CSV) croiseront la route de Mady Delvaux-Stehres et de Jeannot Krecké (LSAP). A l’Est, Nicolas Schmit (LSAP) sera tout seul face à Fernand Boden et Octavie Modert (CSV). Enfin, au Nord, Marie-Josée Jacobs (CSV) sera la seule membre du gouvernement à être candidate.
Quatre des sept anciens ministres libéraux de la précédente coalition sont également candidats: Lydie Polfer et Anne Brasseur (Centre), Carlo Wagner (Est) et Eugène Berger (Sud).

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