| Ici, sur la rive nord-ouest du lac Ontario, on est fiers d’avoir résisté à la tourmente |
Par: Nicolas Raulot, à Toronto et Ottawa | Publié le 09.07.2009 0:00
Le Canada se pose en modèle
Par temps clair, du sommet des plus hauts gratte-ciel de Toronto, on aperçoit les chutes du Niagara que le Canada partage avec les Etats-Unis. C’est là-bas, de l’autre côté, que la tempête a éclaté et failli emporter la planète financière il y a neuf mois.
Ici, sur la rive nord-ouest du lac Ontario, on n’a certes pas échappé à la crise mondiale, mais on est fiers d’avoir résisté à la tourmente grâce à un système bancaire et réglementaire qui s’est gardé d’imiter les excès de Wall Street. Si fiers que chacun prend plaisir à transmettre le message. Y compris les chauffeurs de taxi qui relient l’aéroport et le troisième centre financier d’Amérique derrière New York et Chicago. «Ici, il n’y a pas de subprime ou si peu», garantit le chauffeur de la Toyota blanche, avec presque autant de conviction que les professionnels ou les officiels du ministre des Finances.
Objets de raillerie il y a encore quelques années pour leur prétendue frilosité, les banques canadiennes n’ont plus rien à envier à leurs concurrentes des Etats-Unis, d’Europe ou du Japon. «Il y a seulement dix ans, le TOP 50 mondial ne contenait aucune banque canadienne», rappelle James Flaherty, le ministre des Finances. Aujourd’hui, elles sont cinq à figurer dans le palmarès des plus grosses capitalisations boursières: Royal Bank of Canada (10e avec 40,3 milliards de dollars à la mi-mars), Toronto-Dominion Bank (19e avec 29,1 milliards), Bank of Nova Scotia (28e avec 25,2 milliards), Banque de Montréal (44e avec 14,1 milliards) et Canadian Imperial Bank of Commerce (45e avec 14 milliards).
Timide et ennuyeux
Toutes clament haut et fort la stabilité de leurs dividendes, malgré les aléas conjoncturels. «Etre timide et ennuyeux, c’est finalement une bonne attitude pour le secteur financier», sourit le ministre. Contrairement aux établissements américains, cantonnés à un Etat ou une zone géographique, les institutions financières canadiennes exercent leur métier de l’Atlantique au Pacifique, ce qui leur offre une précieuse diversification géographique dans le deuxième pays le plus vaste du monde. A la réserve près que la finance québécoise se distingue par la présence forte des Caisses populaires et du système mutualiste créé par Alphonse Desjardins au début des années 1900.
Le gouvernement veille malgré tout à éviter l’excès de concentration et la création de mastodontes «too big to fail». En 1998, il a bloqué la fusion prévue entre Royal Bank of Canada (RBC) et Banque de Montréal (BMO), puis les velléités de rapprochement de CIBC avec Toronto Dominion (TD). Aucun investisseur ne peut détenir, sans autorisation, plus de 10% d’une banque canadienne ou d’une des deux grandes compagnies d’assurances, Manu Life ou Sun Life. Ce qui éloigne la place financière des appétits étrangers, notamment américains. Un protectionnisme assumé. Spécialisées dans les services aux particuliers, les banques sont également limitées dans la vente de produits d’assurance.
De façon unanime, les professionnels reconnaissent que le centre financier tire sa force de la bonne santé des finances publiques, même si le pays a également plongé dans le rouge cette année (-3,3% de déficit public rapporté au PIB) pour financer un plan de relance, appelé Plan d’action économique du Canada. «Nous avons enchaîné 15 années d’excédent budgétaire. Nos systèmes de santé et de sécurité sociale sont également financés. Nous sommes donc entrés dans cette crise mieux armés que beaucoup d’autres pays», répète Gordon Nixon, le président et CEO de Royal Bank of Canada. «Le conservatisme budgétaire fait partie de notre culture», résume le ministre Flaherty. Même si l’économie canadienne dépend pour un quart de celle des Etats-Unis et si la construction automobile pèse également très lourd, les prévisions de croissance sont également assez optimistes. Banque de Montréal prévoit un rebond de 1,8% en 2010 après une récession de 2,5% en 2009.
Le Canada a aussi mis en place un système réglementaire efficace, qui repose sur deux piliers, le Bureau du Surintendant des Institutions Financières (BSIF) dont la mission première est de veiller à la solvabilité des 60 banques présentes sur le territoire et l’Agence de la Consommation en matière Financière du Canada (ACFC), dont Barack Obama lui-même semble vouloir s’inspirer dans le cadre de la refonte de la régulation américaine. «Nous avons une relation très étroite avec les institutions financières. Notre porte est ouverte et nous les invitons à tout nous dire», indique Julie Dickson, surintendante des institutions financières.
Surveiller la croissance
L’autorité de contrôle impose un niveau de capital réglementaire supérieur aux normes internationales et surveille la croissance des banques en dehors des frontières, même si celles-ci ont déjà réalisé de nombreux acquisitions ou partenariats à l’étranger. «Les banques ont besoin de notre accord avant de se lancer dans une acquisition à l’étranger. Nous examinons, avec un regard neutre, le plan d’intégration et l’impact de l’éventuelle opération sur le capital réglementaire de la banque», précise-t-elle. Nommée en juillet 2007 pour un mandat de sept ans, elle indique qu’une vigilance particulière s’impose pour les Etats-Unis: «Certains croient que c’est le même marché. Mais ce n’est pas du tout le cas.» Et Julie Dickson de poursuivre: «Si les banques canadiennes ont généralement mieux résisté à la crise que les autres, cela tient pour une part à une gestion efficace des risques. Nous faisons des tests de résistance [stress tests] tout le temps, mais nous n’en publions pas les résultats qui restent confidentiels», poursuit-elle. «La gestion du risque n’est pas déléguée à un département annexe. Au contraire, chaque collaborateur et chaque opérateur mesurent le risque qu’ils sont en train de prendre», explique Bernard Dorval, responsable de la stratégie du groupe Toronto Dominion. «La réglementation est fondée sur des principes et non pas sur des règles, comme aux Etats-Unis. Il ne suffit donc pas de se conformer à la lettre de la loi, mais bien à l’esprit de la loi. Cela évite que des gens très bien payés passent leur temps à essayer de la contourner», explique Sherry Cooper, économiste en chef de Banque de Montréal.
Résultat, aucune banque canadienne n’a encore sollicité de fonds publics ou demandé la création de structures de cantonnement pour se délester de ses actifs pourris, aux frais du contribuable. Les déposants ont également gardé confiance dans leur banque. Le gouvernement avait eu la bonne idée de relever le seuil de garantie de 60.000 à 100.000 dollars un an et demi avant le début de la crise. A noter aussi que les prêts à la consommation, hors hypothèques, ont augmenté de 14% entre avril 2008 et avril 2009. En matière de crédits immobiliers, les garde-fous ne manquent pas. Par exemple, les prêts résidentiels assortis d’un apport inférieur à 20% doivent être assurés. Et contrairement aux Etats-Unis, une fois de plus, les emprunteurs ne peuvent pas renoncer à leur maison et au remboursement de leur crédit avant l’échéance. Les banques sont enfin responsabilisées par le régulateur, qui leur impose de conserver l’essentiel du crédit sur leur bilan et d’en titriser moins d’un tiers. En mars, le taux de défaut des crédits immobiliers s’élevait à seulement 0,39%, huit fois moins que chez le voisin où les ménages insolvables pouvaient également prétendre au crédit. «Notre activité est de prêter à des gens qui nous remboursent», résume Terry Campbell, vice-président de l’association des banques canadiennes. Une règle simple et «ennuyeuse» que beaucoup avaient oubliée.
Places
Canada-Luxembourg, si loin, si prochesPersonne au Canada ne semble prêter attention aux vifs débats sur le secret bancaire et à la composition de la liste grise de l’OCDE, dont le Luxembourg vient de s’extraire, et qui a fait couler tant d’encre de ce côté de l’Atlantique. Pas même le ministre des Finances, Jim Flaherty, pourtant membre du G8 et présent lors du G20 du 2 avril. Un monde sépare également les systèmes bancaires des deux pays, le Canada ayant choisi de protéger ses établissements des appétits extérieurs, tandis que le Luxembourg a cédé la quasi-totalité de ses banques à des groupes étrangers, au risque de voir s’éloigner les centres de décision. Des liens forts rapprochent néanmoins les deux pays. Deux coopérations, entre RBC et Dexia-BIL d’une part, et entre TD (Toronto Dominion) et BGL d’autre part, ont respectivement donné naissance à RBC Dexia et au courtier Internaxx. Si la société canadienne Husky est un employeur qui compte au Luxembourg, le Grand-Duché se classe au dixième rang en termes d’investissements directs étrangers au Canada. Enfin, le Luxembourg et le Canada ont en commun le multilinguisme, un sens aigu de l’excédent budgétaire (jusqu’à l’an dernier) et du compromis politique. Le principal parti canadien se réclame à la fois du progressisme et du conservatisme.

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