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Par: Alain Ducat  |  Publié le 26.06.2009 0:00

Coincé dans le temporaire


Le secteur, durement frappé par la conjoncture, estime avoir des arguments à faire valoir. Baromètre à suivre, il représente aussi un élément qui a des atouts pour sortir de la crise.

Il n’apparaît pas en tant que tel, aux côtés de la sidérurgie, de l’industrie automobile, des transports ou de la finance. Pourtant, le travail intérimaire est, incontestablement, un secteur en crise. Un secteur particulier, à la fois omniprésent, dans toutes les branches de l’économie, important, en nombre de personnes concernées, et à part, parce que, ancré dans le marché de l’emploi luxembourgeois, il ne touche pratiquement pas les Luxembourgeois.

«Le secteur est composé de 80% de frontaliers et de 20% de résidents. Et, sur l’ensemble, il ne concerne que 2% de personnes de nationalité luxembourgeoise», souligne Franz Clément, chargé de recherches au CEPS-INSTEAD, qui observe et analyse le marché de l’emploi luxembourgeois depuis des années, en particulier sous l’angle frontalier impliqué dans la Grande Région et avec une attention particulière pour l’intérim. «Le travail temporaire s’est toujours adapté au marché de l’emploi, note-t-il. Il est devenu une porte d’entrée sur le marché, à la façon d’un contrat à l’essai. Mais l’intérim s’est aussi modifié, professionnalisé et impliqué de plus en plus loin dans le capital humain.»

Force est de constater que, parfois, il a encore mauvaise presse. «Pourtant, il est une source de formation et d’expériences pour de nombreux salariés, qui peuvent faire valoir des lignes variées sur leur CV, dans la quête du contrat à durée indéterminée. Certains préfèrent même rester intérimaires, parce qu’il y a une forme de sécurité.»

Le baromètre et la «flexicurité»

La sécurité, en temps de crise, est une valeur. Et le constat est clair: la crise frappe. «Le secteur est très touché, observe Franz Clément. Et la crise l’a frappé avant les autres. Ce n’est pas une surprise parce que l’intérim donne toujours la tendance du marché. Il a un effet barométrique évident. L’intérim joue sur l’anticipation. Côté employeur, il permet de corriger les variables d’un marché. C’est plus facile à gérer, en termes de ressources humaines, quand on peut s’appuyer sur des contrats à durée plus que déterminée, disons.»

L’effet barométrique des chiffres de l’intérim a rarement été pris en défaut. «On peut s’attendre à des répercussions des courbes de l’intérim, dans les six à douze mois, sur l’ensemble du marché.» La tension, dans l’intérim au Luxembourg, a commencé à se manifester de manière criante dans les données, à partir d’avril 2008. La plongée s’est confirmée depuis. Et n’augure rien de bon…

«Il y a eu une cassure nette à partir de septembre dernier. L’effet barométrique existe bel et bien, confirme Daniel Oudrar, président de l’Union Luxembourgeoise des Entreprises d’Intérim (Uledi). Et je dirais même que le délai de réaction se raccourcit considérablement. L’entreprise ajuste au mieux, au plus vite, les besoins en ressources humaines dans un marché à visibilité étroite. La flexibilité est un facteur de dynamisme. L’intérim est une vraie valeur d’ajustement. Tous les observateurs sérieux militent pour la ‘flexicurité’. Le travail temporaire permet d’augmenter cette valeur.»

Le contrat à durée indéterminée n’est certes pas le seul étalon d’un marché. Au Luxembourg, les vents de crise ont prioritairement soufflé sur les CDD, sur les contrats d’outsourcing et sur l’intérim. «Nous sommes probablement le secteur le plus gravement atteint de toute l’économie luxembourgeoise», appuie Daniel Oudrar. Sur les trois premiers mois de 2009, l’intérim est en recul de 38% par rapport à mars 2008. «C’est énorme! Et les extrapolations évoquent la proximité des -50% au deuxième semestre.» La sonnette d’alarme semble tirée. «On risque d’aller vers des mauvaises pratiques sur le marché global, si des mesures adéquates ne sont pas prises.»

Maintenir ou insérer dans l’emploi…

Quelles mesures? «Il faut d’abord que l’on nous reconnaisse comme secteur à part entière. Il existe une forme de blocage vis-à-vis du travail intérimaire. C’est une exception luxembourgeoise. En France, en Belgique, en Allemagne, partout, la solution de l’intérim est vue favorablement, comme mesure de maintien dans l’emploi, pour des salariés qui ont un emploi en continu et de bonnes conditions de travail, réglementées, suivies. La DG Emploi estime que le travail temporaire a créé 3,6 millions d’emplois en Europe. Le Luxembourg doit pouvoir revoir sa position et assouplir les règles existantes. On doit pouvoir rendre le travail intérimaire éligible aux mesures d’aide au maintien à l’emploi.»

Pour l’heure, au Luxembourg, quelque 16.000 personnes sont concernées, selon M. Oudrar. «C’est un gros secteur en nombre de salariés et ces salariés sont actifs dans tous les secteurs de l’économie, dans un grand nombre d’entreprises. Mais le travail intérimaire n’est pas reconnu comme un secteur en crise et n’est pas éligible aux mesures d’aide au maintien à l’emploi.» L’Uledi reste sur sa faim. «Nous n’avons pas été invités à la table. Pourtant, nous pensons être un interlocuteur valable. Nous pouvons contribuer au débat.»

Le secteur pourrait sans doute apporter sa pierre à l’édifice. En aidant par exemple à une meilleure intégration des demandeurs d’emploi, y compris pour les moins qualifiés. «Nous avons une très bonne collaboration avec l’ADEM», souligne Daniel Oudrar. Franz Clément, qui travaille régulièrement en collaboration avec l’Administration de l’Emploi, confirme l’intérêt grandissant. «Deux agents se sont spécialisés et recourent de plus en plus régulièrement aux services de sociétés de travail intérimaire. C’est un moyen de sélection et de placement, une porte d’entrée vers l’emploi.»

A l’instar des entreprises de travail intérimaire qui, notamment en France, en Belgique ou aux Pays-Bas, mettent en place, avec les pouvoirs publics, des mesures de réinsertion de demandeurs d’emploi, l’Uledi a un projet dans ses cartons depuis 2007. Le ministre Biltgen a évoqué la mise en place d’Indura (insertion durable), un modèle allant dans ce sens, en janvier 2009. L’entrée en vigueur a été prévue le 1er mai, puis reportée au 1er juin dernier. «On ne sait pas où nous en sommes, grince Daniel Oudrar. Une dizaine d’entreprises de travail temporaire ont déposé un dossier dans l’urgence qui était réclamée, pour répondre à un cahier des charges précis. On attend au moins de savoir si les dossiers sont acceptés, on attend des informations…»

L’ULEDI marque sa déception, parce que le projet est prêt à fonctionner, du côté du secteur directement concerné. «Il y a là un vrai ancrage social, qui touche les demandeurs d’emploi résidents. Des programmes et des structures sont en place, au sein d’entreprises d’intérim qui ont parfois investi en matériel dans ce cadre. Nous avons des clients qui sont demandeurs, prêts à entrer dans le jeu…»

Un fonds de formation

Pendant ce temps, la crise poursuit son travail de sape. Et le secteur de l’intérim, son travail de caméléon. «Nous sommes sur la même longueur d’onde que les syndicats sur une série de questions, souligne le patron de l’Uledi. Sur le volet de la formation, par exemple. C’est un engagement que nous devons prolonger: notre plus grand capital, c’est le capital humain!»

Dans cet esprit, le travail temporaire constitue un véritable fonds de formation sectoriel pour l’intérim, avec un apport de chaque entreprise à hauteur de 0,6% de sa masse salariale, avec des obligations de formation pour les collaborateurs, en matière de sécurité notamment. Plus globalement, il s’agit de répondre aux besoins du marché et de contribuer à augmenter l’employabilité des demandeurs. «Nous serons le deuxième secteur du pays à investir dans ce sens, après le bâtiment. Nous travaillons d’ailleurs en collaboration avec l’IFSB (Institut de Formation Sectoriel du Bâtiment, ndlr.), appuie Daniel Oudrar. Mais… le travail temporaire n’est pas éligible aux aides à la formation. Il y a des règles à changer, là aussi.»

L’intérim est-il coincé dans le temporaire alors qu’il souhaite s’inscrire dans le durable? «Nous pensons être un interlocuteur légitime. Nous avons des choses à dire dans un esprit constructif», se positionne l’Uledi.

Observateur neutre et attentif des données de terrain, Franz Clément, chiffres à l’appui, rappelle que, chaque mois, l’intérim touche environ 8.000 personnes au Luxembourg. «N’oublions pas la conjoncture que le secteur a anticipée. On ne voit pas de tendance à la hausse. Visiblement, on est loin d’être sortis de la crise». Le contexte n’est sans doute pas à négliger…


 
 
 
 
  



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