Par: Nicolas Raulot | Publié le 26.06.2009 0:00
Sombres perspectives
L’idée de départ n’était pas de mesurer les effets de la crise sur le recrutement. «Il s’agissait pour nous d’établir une enquête de référence, une vision globale du marché du travail au Grand-Duché, comparable, par exemple, à l’étude KPMG sur les logiciels bancaires», rappelle Alain Berland, directeur-gérant de Jobpartner et président de LPRA (Luxembourg Professional Recruiters Association) fondée en juin 2006. De quoi renforcer le label de l’association dont les 19 membres s’engagent à promouvoir des standards professionnels, à respecter un code de déontologie et d’éthique et à ne pas pratiquer les «méthodes de cow-boy» de certains francs-tireurs. «L’idée a germé après l’été à un moment où l’euphorie régnait encore au Grand-Duché», et où l’on cherchait surtout des solutions à une pénurie de personnel qualifié.
Mais le ralentissement économique s’est brutalement invité dans le travail confié à Actes Junior Conseil, association étudiante de l’école de gestion IAE de Metz, au point que la dernière partie du questionnaire, intitulée «face à la crise», s’est imposée comme la plus pertinente.
Maigres embauches
Après dépouillement des données fournies par les cabinets de recrutement (taux de réponse: 40%) et les entreprises (66%), puis consultation d’«acteurs influents» au Grand-Duché, il faut bien se rendre à l’évidence: la tendance des recrutements s’est nettement dégradée ces derniers mois et les perspectives d’embauches de 2009 sont maigres. «Tous les secteurs sont touchés et on sent un grand malaise», résume Donia Hertz, étudiante à l’IAE. «D’après les chiffres de 2008 et des prévisions complètes fournies par 50 entreprises pour 2009, on observe une chute significative du nombre de recrutements de 57,7%», souligne l’étude. En effet, selon le document, «la moyenne des recrutements réalisés en 2008 par les entreprises était de 20,94 postes. Avec les conséquences de la crise économique, ce chiffre devrait tomber à 8,86 postes pour 2009». Tableau un peu moins sombre du côté des cabinets de recrutement, qui ont sans doute intérêt à prêcher pour leur chapelle en ces temps difficiles. En se fondant sur les moyennes des recrutements effectués en 2008 et les prévisions complètes fournies par douze cabinets, l’étude «constate» un ralentissement de l’activité de 23,87%. La moyenne des recrutements réalisés en 2008 était de 61,08 postes, contre 46,5 cette année. «Il semblerait donc que les cabinets de recrutement modèrent la baisse de leur activité, en espérant un redémarrage à la rentrée», expliquent les auteurs de l’étude tout en mentionnant un décalage d’un mois dans la réalisation des deux enquêtes. Chez Antal, qui vient de publier la troisième édition d’une étude internationale à vocation marketing sur les perspectives de recrutement, on veut en effet apercevoir la lumière au bout du tunnel. «Le marché s’est brutalement retourné en décembre et le premier trimestre a été catastrophique. Les mois d’été vont encore être compliqués et il reste très difficile de faire des prévisions. Mais, il semble que nous touchions le fond et que la situation ne soit pas si dramatique. Nous percevons des éléments positifs qui nous indiquent que l’on va remonter peu à peu la pente», indique Frédéric Senet, managing director du cabinet de recrutement et de chasse de tête.
Petites et grandes entreprises
L’étude Antal n’est néanmoins guère enthousiasmante pour le Luxembourg, en particulier au regard de la situation de ses principaux voisins (voir graphique). Quand seulement 41% des entreprises luxembourgeoises se déclarent en phase d’embauche, leurs homologues belges, allemandes ou françaises se montrent plus accueillantes, à respectivement 48%, 47% et 53%. De même, si seulement 30% des employeurs du Grand-Duché se disent prêts à recruter au cours du prochain trimestre, ils sont 52% en Belgique, 47% en en France et 38% Outre-Moselle. La Suisse fait toutefois beaucoup moins bien, seulement 8% des entreprises déclarant des intentions d’embauches.
De son côté, l’étude LPRA montre que les entreprises les plus touchées sont les très petites entreprises de moins de 20 salariés (36% d’entre elles ayant qualifié la crise de plutôt importante, voire très importante) et les grandes entreprises de plus de 250 salariés (28%). «Parallèlement, la crise ne semble pas frapper toutes les entreprises de la même manière. Ainsi, les secteurs d’activité les plus affectés sont les activités financières et d’assurance, les activités de transport et d’entreposage et aussi l’industrie. A l’inverse, les secteurs du commerce et de l’information-communication ne paraissent pas subir les conséquences négatives de la crise», note l’étude. Or, et ce n’est pas une grande surprise, «les secteurs qui ressentent très fortement l’impact de la crise sont également ceux où les besoins de recrutement sont les plus affectés.»
Des commentaires recueillis auprès d’acteurs économiques influents (Christian Scharff et Arnaud Granger de Dexia, Jean Faltz de Accenture, Olivier Noblot de Mazars, Eliane Fuchs du POG, Anne Lévy-Prévost de Ernst & Young, Viviane Harnois de chez ABN Amro, Pit Hentgen de la Luxembourgeoise, Françoise Thoma de la BCEE et Delphine Guilbert de Auchan), il ressort que «la crise s’avère nettement plus brutale et généralisée que celle survenue au lendemain des évènements de 2001.»
Attirer les talents
La crise a beau être brutale, elle n’a pas stoppé tous les recrutements des entreprises, qui doivent au contraire redoubler d’efforts pour attirer les talents et garder leurs meilleurs éléments. «C’est maintenant qu’on a besoin des meilleurs commerciaux pour consolider les ventes et préparer la reprise», insiste Frédéric Senet (Antal). Il note que les entreprises continuent à exprimer des besoins en profils pointus dans les assurances, les fonds, le juridique, le contrôle et l’ingénierie pour l’industrie manufacturière. «La guerre des talents fait rage plus que jamais. Il faut garder les personnes les plus talentueuses et optimiser leur bien-être au sein de l’entreprise». Même constat dans l’étude LPRA: «La tendance actuelle des recrutements semble de plus en plus se profiler vers des postes caractérisés par des degrés élevés d’expertise et de qualification. Dans ce contexte de crise économique, les entreprises recherchent une certaine élite leur permettant de maintenir le cap et de gérer au mieux leur activité dans ce contexte difficile. Le recrutement des meilleurs éléments, combinant expérience et expertise métier, sera décisif pour aller de l’avant.» Dans le contexte de levée, même partielle, du secret bancaire, le métier de gestionnaire de fortune nécessitera également une plus grande technicité que dans le passé.
Dans ce contexte sélectif, les recruteurs semblent donner leur préférence aux candidats étrangers. «Même si aucune étude sur le profil des frontaliers n’est établie à ce jour, il semblerait que dans l’ensemble, les frontaliers soient plus diplômés, plus qualifiés, plus flexibles, plus mobiles et plus jeunes que la main-d’œuvre résidente. Les entreprises luxembourgeoises préfèrent recruter des frontaliers diplômés, flexibles et autonomes même s’ils ne pratiquent pas les trois langues requises, plutôt que les résidents, linguistiquement plus compétents, mais n’étant pas diplômés. En effet, il est plus aisé pour les entreprises de faire suivre des formations en langues aux travailleurs frontaliers qui possèdent un bagage technique plus important». Le plus souvent, les travailleurs frontaliers sont aussi moins exigeants en termes de salaires que les Luxembourgeois.

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