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André-Marie Goffin (directeur régional Forem)
(Photos: Luc Deflorenne)

Par: Alain Ducat  |  Publié le 26.06.2009 0:00

Pas (encore) de séisme frontalier


Existe-t-il un retour massif de salariés évincés du Luxembourg vers les zones limitrophes? Pour l’heure, on n’en est pas encore là. Mais l’emploi n’est plus fringant pour autant.
«Si le Grand-Duché éternue, nous aurons un rhume. S’il s’enrhume, nous aurons la grippe». C’est en substance ce qu’a déclaré, à plusieurs reprises, le gouverneur de la province du Luxembourg belge, Bernard Caprasse. L’homme mesure parfaitement la forte dépendance de sa province à la bonne santé luxembourgeoise. Il n’est évidemment pas le seul.

Et c’est dire combien, ces derniers mois, les cercles responsables, politiques et économiques, tant en Lorraine française que dans le Luxembourg belge voire en Wallonie, ont commencé à s’inquiéter des possibles retours massifs de personnes ayant pu perdre leur emploi, victimes de la crise qui n’épargne pas l’Eldorado grand-ducal. C’est dire aussi l’impact qu’ont pu avoir, sur les côtes frontalières, la publication de chiffres alarmants dans la presse régionale, parfois sans explications pondérées.

Qu’en est-il au juste? Pour mesurer l’impact réel, il faut s’armer de patience, croiser les données, s’appuyer sur des analyses scientifiques et statistiques fiables, sachant que les chiffres peuvent être bruts, parfois contradictoires, parfois trompeurs, toujours à prendre avec un certain recul. Et qu’il ne faut pas omettre de distinguer le chiffre de la situation humaine qu’il recouvre.

Variations classiques d’une année sur l’autre

Puisque tout part du Luxembourg, on peut dans un premier temps regarder la situation du marché de l’emploi, à l’aune du travail frontalier. Dans le Luxembourg belge, plus de 22 % de la population active est constituée de frontaliers, soit plus de 27.000 personnes, sachant qu’il y en a 10.000 de plus qui travaillent au Luxembourg mais habitent ailleurs dans le royaume, parfois jusqu’à la côte belge…. En Lorraine, on frise les 10 % de frontaliers dans la population active. En gros, 5.000 personnes vont vers la Belgique, 21.000 vers l’Allemagne et 70.000 au Luxembourg.

Dès la fin de l’année 2008, alors que la crise financière frappait ses premiers coups spectaculaires, on a parlé de pertes d’emploi au Luxembourg, touchant en premier lieu les frontaliers – assez logiquement, s’agissant de la structure de l’emploi global, à forte dominante frontalière. Fin 2008, l’IGSS (Inspection Générale de la Sécurité Sociale) recensait cependant une nette hausse de l’emploi salarié par rapport à décembre 2007, en particulier 7.652 emplois frontaliers en plus. Par contre, entre novembre et décembre 2008, le Luxembourg avait perdu plus de 3.200 frontaliers.

Pour les observateurs, il n’y a là rien d’étonnant: c’est une variation classique de fin d’année, observée dans la même proportion en 2006 et 2007 et correspondant assez bien à la forte diminution des contrats d’intérim, enregistrée chaque fin d’année.

Et les frontaliers dans tout ça? Un indicateur, ce sont les documents E 301, fournis par l’administration luxembourgeoise aux personnes qui veulent exercer leur droit au chômage dans leur pays d’origine. Ils concernent surtout les résidents français. Le frontalier belge n’a pas absolument besoin de ce document pour faire valoir ses droits au Forem (équivalent belge de l’Adem luxembourgeoise ou de Pôle Emploi en France).

Selon l’Adem, il y a eu 13.725 E301 émis en 2008, soit environ 1.500 de plus qu’en 2007, mais un bon millier de moins qu’en 2006. Ici aussi, il semble que l’impact de l’intérim soit déterminant, d’autant que le nombre de documents n’équivaut pas au nombre de personnes. Un intérimaire, par exemple, peut effectuer quatre missions de trois mois sur un an et donc demander quatre E301.

10.400 E301 ont été délivrés à des résidents français en 2008. Les statistiques françaises ne permettent pas d’en retrouver toute la trace. Il existe cependant, au niveau de la Lorraine, des données qui s’attachent plus particulièrement à identifier les zones géographiques fortement influencées par le travail frontalier, les secteurs de Longwy, Hayange et Thionville. On s’aperçoit, dans les données de Pôle Emploi en Lorraine, qu’il n’y a pas eu de forte hausse des «entrants».

Les chiffres de janvier 2009 font état de quelque 2.500 nouveaux inscrits, ce qui ne représente qu’une centaine de plus que pour janvier 2008. La variation, avec le recul, n’est donc pas spectaculaire et on ne peut pas en mesurer l’impact réel, puisqu’on ne peut pas déterminer la part de retours du Luxembourg ou de réembauches. 

Va-et-vient difficile

Côté belge, le Forem s’est attelé, depuis le 1er décembre dernier, à isoler dans ses statistiques de demandeurs d’emploi, les retours de frontaliers. Ainsi, sur quatre mois (de décembre 2008 à avril 2009), il a enregistré 510 personnes en provenance du Luxembourg. En fin de période, il en restait 422. Là aussi, il faut analyser les données. Il est par exemple difficile, voire impossible, de retrouver la trace de gens qui, éventuellement, se seraient inscrits au Forem et auraient ensuite retrouvé un emploi au Luxembourg. Les spécialistes notent aussi que ces «retours de frontaliers» ne sont pas nécessairement exceptionnels par rapport aux années précédentes, compte tenu notamment du «taux de rotation involontaire de travail», qui concerne 7,4 % des salariés du secteur privé en Belgique (selon Securex, gros secrétariat social).

«Depuis des années, tous les mois, il y a des retours de travailleurs du Luxembourg, qui viennent se réinscrire comme demandeurs d’emploi, pondère la direction régionale d’Arlon du Forem. La fin d’un contrat à durée déterminée ou d’un interim, un choix personnel, des faillites, des licenciements, la mobilité géographique… sont autant d’éléments qui entrent en ligne de compte». Sur un plan statistique, on peut encore voir que la moitié de ces personnes ont entre 25 et 40 ans. Les très jeunes sont directement touchés puisque, globalement, plus de 71 % des retours concernent des personnes de moins de 40 ans. Un quart d’entre elles sont peu qualifiées, un cinquième de niveau supérieur.

Sur un plan humain, on mesure difficilement, aussi, l’impact de ce «va-et-vient» qui joue à saute-frontière. Mais, dit un permanent syndical frontalier, «à chaque permanence, on voit arriver des gens qui ont perdu leur job au Luxembourg, qui doivent faire face à des situations extrêmes, parce qu’ils ne peuvent plus assumer leurs emprunts. Ils reviennent en Belgique mais ils n’y trouvent pas d’emploi. Ils ont toujours travaillé au Luxembourg et ils sont face au vide». Une génération découvre le chômage…

Demain sera plus dur

Le travail frontalier est donc touché, même si les proportions observées en valeurs comparatives ou absolues ne donnent pas le séisme que d’aucuns ont voulu décrire, voire monter en épingle parfois. Cela ne veut pas dire que tout va bien ! Ni que les perspectives sont bonnes…

Les intérimaires sont les premières victimes. 80 % des intérimaires sont des frontaliers. L’industrie est sous pression, or 60 % des salariés du secteur sont frontaliers. Selon une étude du STATEC, lors de la crise précédente – 2002/2003 –, nettement moins marquée, les frontaliers avaient moins souffert que les résidents. Tous les points de vue convergent pour dire qu’ils seront plus affectés cette fois-ci. Et que la crise se fera sentir plus tard.

La dégringolade des contrats intérimaires est un premier indicateur, dans la mesure où, traditionnellement, ce secteur important a un effet baromètre, indiquant les tendances du marché avec quelques mois d’anticipation. A suivre aussi: pas encore spectaculaire, la perte d’emploi dans le secteur financier avoisine les 300 postes directs (au mois de mars).

Un autre indicateur sensible se mesure à la croisée des graphiques de l’évolution du PIB et de l’emploi total. Au niveau de l’emploi, faut-il rappeler que la variation est chaque année à la hausse depuis bien longtemps au Luxembourg? Depuis 2000, l’emploi a augmenté – surtout en faveur des frontaliers – de plusieurs pourcents par an. Cela étant, on n’est plus dans une logique d’embauche.

Selon les hypothèses – reprises notamment par l’IGSS – le PIB accuse le taux de croissance 0 pour 2008. Et on craint une descente à -2,5 % pour 2009, avant d’augurer une légère reprise pour 2010. Les diagrammes, avec l’effet retard, risquent fort de se croiser. Pour l’emploi, on attend, en 2009, encore une augmentation. Mais de moins de 2 %, là où elle était encore de 4,5 % en 2008. Et la stagnation est attendue pour 2010. C’est là que le rhume ne devra pas virer à la grippe…


 
 
 
 
  



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