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Jean Asselborn (LSAP) et le formateur du gouvernement
Jean-Claude Juncker (CSV). Photo: SIP/Jock Fistick

Par: Frédérique Moser  |  Publié le 26.06.2009 0:00

Ticket sortant, ticket gagnant


Grand vainqueur du scrutin national, le formateur Jean-Claude Juncker mène les négociations qui devraient conduire à une nouvelle coalition rouge et noire pour le prochain gouvernement. Dans un rapport de force très inégal, à première vue, le LSAP ayant remporté deux fois moins de strapontins que le CSV.

Les électeurs luxembourgeois n’aiment pas emprunter les chemins de traverse. Surtout par gros temps. Ils ont choisi de rester dans les clous, de ne pas tenter l’aventure sur des voies alternatives qui ne semblaient pas offrir toutes les garanties de sécurité face à la crise. En recourant massivement au panachage des voix –une particularité du système politique luxembourgeois –, ils ont apporté leurs suffrages aux ténors du paysage politique. A commencer par les membres du gouvernement sortant. Et ont donné suffisamment de voix aux listes présentées par les deux partis de la coalition sortante pour les maintenir en tête du peloton.

Un message on ne peut plus clair: la coalition qui a retroussé ses manches pour affronter la crise a un travail à finir. Même si le rapport de force entre les deux partenaires est extrêmement déséquilibré, le parti junior, le LSAP, abordant la prochaine législature très affaibli, après avoir perdu un siège dans son habituel bastion de la circonscription Sud.

Le soir du 7 juin, en effet, les urnes ont livré deux véritables «vainqueurs» aux élections législatives: l’écrasant numéro un, le CSV et son leader charismatique, Jean-Claude Juncker, qui tiennent plus fermement que jamais les rênes du pouvoir, flirtant avec la majorité absolue à la Chambre des députés (26 sièges sur 60, soit 2 de plus qu’en 2004). Autre vainqueur, dans une tout autre mesure, toutefois: le Petit Poucet, Déi Lenk (La Gauche), qui fait son retour sur les bancs de l’opposition, avec un élu au Sud, André Hoffmann.

Les autres partis, affaiblis (le LSAP, le DP et l’ADR ont perdu chacun un siège, avec respectivement 13, 9 et 4 députés) ou au mieux, au statu quo (Déi Greng conserve ses 7 sièges), semblent avoir fait les frais du retournement de situation engendré par la crise. Car les pions ont bougé très rapidement sur l’échiquier politique luxembourgeois ces derniers mois, secoué par les soubresauts de la crise.

La flamme de l’ADR vacille

Voguant sur la vague du repli identitaire –potentiellement grand pourvoyeur de voix en période de difficultés économiques – et avide de capter un électorat nouveau, les fonctionnaires, l’ADR s’est cassé les dents. A sa grande stupeur... et celle de la majorité des observateurs, sondeurs et adversaires politiques compris. La menace d’une poussée souverainiste à la Chambre a fait long feu et, avec 4 mandats seulement (soit un de moins qu’en 2004), le parti fondé par Gast Gybérien et Robert Mehlen n’est même pas en mesure de former un groupe parlementaire au Krautmart (il faut pour cela cinq députés au minimum). Plus cinglant encore, le président Mehlen est exclu du paysage politique et a perdu son mandat à l’Est. Quant aux tentatives de l’ADR pour approcher André Hoffmann (Déi Lenk) et former avec lui un groupe «technique» à la Chambre, elles ont été avortées dans l’œuf, tout rapprochement de cet ordre étant exclu par le professeur de philosophie d’Esch-sur-Alzette.

Les Verts stagnent

Autre mouvement rapide qui s’est opéré ces derniers mois: le coup d’arrêt mis aux ambitions gouvernementales des Verts. Qui se souvient encore qu’en début d’année 2009, Déi Greng, en poussée continue depuis les scrutins de 2004 et surtout, les communales de 2005, étaient pressentis comme le possible challenger du LSAP pour former la future coalition avec le CSV? Avec seulement 7 sièges décrochés, ils sont tout juste parvenus à maintenir leur score de 2004, même s’ils améliorent légèrement leurs résultats en termes de suffrages exprimés (11,7% contre 11,58% il y a cinq ans) et talonnent désormais le DP dans l’opposition. A titre personnel, le leader du mouvement et 1er échevin de la capitale, François Bausch, a subi une déconfiture dans la circonscription Centre, où il a perdu près de 2.000 voix (avec 17.510 voix). Pragmatiques, les dirigeants du parti s’estiment cependant satisfaits des résultats engrangés et se félicitent d’être parvenus à «fidéliser leur électorat». 

Même si, d’un point de vue arithmétique, les Verts pouvaient espérer être approchés par le formateur du gouvernement pour tenir le rôle de parti junior, ils ont choisi de ne pas rejouer le scénario de 2004 et ont annoncé, dès le lendemain du scrutin, qu’ils refuseraient d’entamer des négociations en ce sens.

L’errance des Bleus

Une décision similaire a été annoncée presque conjointement par le DP, qui a subi une cuisante déculottée. Le parti libéral est, sans conteste, le grand perdant de ces élections. Si Charles Goerens est parvenu à obtenir un excellent score personnel aux élections européennes (lire en page 25), les résultats nationaux ne font qu’accentuer la dérive d’un parti qui ne parvient pas à remonter la pente... après la douloureuse défaite de 2004. Alors, déterminés à refonder leur parti et mettre en avant de nouveaux visages, qui peinent à s’imposer (en dépit du très bon score au sud pour le bourgmestre de Differdange et président du parti, Claude Meisch, qui a fait exploser son compteur personnel et celui, remarquable, de Xavier Bettel au Centre, qui s’est imposé comme président de fraction), les libéraux ne sont pas parvenus à enrayer leur déclin, perdant un siège au Centre et ne conservant que 9 mandats dans leur escarcelle (soit 14,98% des voix).

Depuis 1999, le laminage du vivier électoral des Bleus se poursuit. Titulaire de 15 sièges il y a dix ans, le DP n’en avait plus que dix lors de la législature 2004-2009 et vient d’en perdre encore un dans son bastion historique du Centre (avec un score qui passe en dessous de la barre des 20%, à 19,44%). Les mauvais scores obtenus par les poids lourds incarnant «l’ancienne génération» (Lydie Polfer a perdu quelque 12.000 voix, Anne Brasseur près de 3.000, Colette Flesch est battue), semblent démontrer que l’électorat libéral aspire au changement, mais a encore du mal à se repérer dans la nouvelle configuration et les valeurs du parti. Les Bleus pourraient également avoir subi de plein fouet les effets d’une attitude de défiance des électeurs, engendrée par les excès de l’ultra-libéralisme mis en exergue dans le contexte de la crise financière.

Une carte à jouer

Confronté au double refus des Verts et des libéraux de participer à d’éventuelles négociations gouvernementales, le CSV n’a eu d’autre choix que de s’adresser à son ancien partenaire, le LSAP. Lequel a puisé dans cette situation une vigueur nouvelle, puisqu’il demeure le seul interlocuteur possible du vainqueur. A même de poser des exigences, voire une certaine inflexibilité sur certains points clés du futur accord de coalition.

Pourtant, au soir du scrutin, l’ambiance était on ne peut plus morose au QG du parti. Les socialistes se sont pris une veste. D’autant plus cruelle qu’elle s’est matérialisée dans le «bastion rouge», le Sud. Qui ne rougeoie plus guère désormais... Le CSV, emmené par la locomotive Juncker (qui grappille 1.652 voix supplémentaires par rapport à 2004, à 67.119 voix) s’impose comme le premier parti de cette circonscription où il culmine à 35,62% (contre 28,17% pour le LSAP); sans parvenir, toutefois, à obtenir un député supplémentaire. Le parti chrétien social doit se contenter des neuf mandats détenus dans son escarcelle depuis 2004.

Son huitième siège perdu, le LSAP l’a vu partir... sur sa gauche. Au grand profit de Déi Lenk, dont la tête de liste, André Hoffmann, a largement bénéficié du panachage des voix et obtenu un excellent score personnel (10.775 voix). En renvoyant un représentant de La Gauche à la Chambre des députés (après l’intermède de la législature 2004-2009), les électeurs ont manifestement exprimé leur volonté de voir prises en compte de fortes priorités sociales, dans cette période de crise aiguë.

Un message que les socialistes n’auront pas manqué de réceptionner même si, en premier lieu, ils se sont félicités d’être parvenus à limiter les dégâts et à se maintenir comme le deuxième parti du pays (21,56% des suffrages, contre 23,37% en 2004), alors que le partenaire de coalition du CSV semble voué aux gémonies après l’exercice conjoint du pouvoir. Une mésaventure qui avait coûté au DP, en 2004, 5 sièges et un tiers de ses mandats. 

Le poids de la confiance

Les ténors du parti ont cependant laissé quelques plumes derrière eux (Lucien Lux perd quelque 10.000 voix, Mars Di Bartolomeo 2.000, Alex Bodry 4.900, Lydia Mutsch 2.400...) A l’exception notable du vice-Premier ministre sortant, Jean Asselborn, réconforté par un excellent score personnel (42.937 voix, en progression de 4,79% par rapport à 2004).

Les socialistes ont fort à faire pour tirer les leçons du scrutin et entamer les réformes internes qui s’imposent avant la prochaine échéance électorale, les communales de l’automne 2011. En commençant, sans doute, par apaiser les dissensions entre les fortes têtes au sein même du parti, puis en renouant le dialogue entre toutes les forces de gauche du pays, notamment leurs composantes dans les milieux intellectuels et de la presse ainsi que dans les milieux syndicaux.

En dépit de ce contexte défavorable, les socialistes s’engagent avec résolution dans la formation du prochain gouvernement. Car le déséquilibre des forces n’est pas forcément un avantage pour le parti hégémonique... Si le CSV a su habilement profiter de son aura de «parti de l’Etat» pour s’attirer la confiance des électeurs, Jean-Claude Juncker sait parfaitement que son parti n’a pas intérêt à jouer les gros bras et qu’il doit jouer un match subtil. D’abord, parce qu’il doit absolument éviter que les socialistes se braquent et claquent la porte des négociations. Ensuite, parce qu’il connaît assez bien les électeurs luxembourgeois pour savoir qu’ils privilégient la tempérance et le dialogue au passage en force. Enfin, et surtout, car il est parfaitement conscient que son parti est plus que jamais placé devant ses responsabilités pour faire sortir le pays de la crise et assurer le financement durable de son système social. Face au poids, écrasant, de ce vote de confiance, il sait qu’il ne peut fléchir.


 
 
 
 
  



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