| Maurice Lam (Deloitte) et son successeur Yves Francis |
| (Photo: David Laurent/Wide) |
Luxembourg, Place financière | Par: Jean-Michel Gaudron | Publié le 23.10.2009 0:00
Huit mois de transit
Une page se tournera donc, définitivement, après que Maurice Lam aura joué les prolongations pendant deux années au-delà de ce que prévoient les statuts de la firme. En 2008, au terme de ses deux mandats de quatre ans, il avait été en effet unanimement reconduit dans ses fonctions pour un «demi-mandat». Etait-ce faute d’avoir un successeur prêt à vraiment prendre le relais? «C’est surtout qu’il y avait alors plusieurs gros projets en cours et que l’équipe de direction en place a jugé qu’il serait plus favorable pour la firme que nous fassions une entorse aux statuts et que je puisse rester deux années supplémentaires», témoigne l’intéressé.
Arrivé au Luxembourg presque par hasard, en 1984, pour une mission initialement prévue sur six mois dans le cadre de la liquidation de Banco Ambrosiano, Maurice Lam, d’origine mauricienne, aujourd’hui âgé de 52 ans, n’a toujours connu que Deloitte (et ses appellations antérieures) comme employeur au Grand-Duché. Il y est devenu associé en 1988 et a pris, le 1er juin 2000, la succession d’Arno Schleich à la tête de ce qui était encore Deloitte & Touche Luxembourg.
La société comptait alors vingt associés et un demi-millier d’employés. Neuf ans plus tard, le nombre d’associés a presque triplé (58) et le nombre d’employés a plus que doublé (1.100). Le tout dans un environnement économique qui, évidemment, n’a plus rien à voir. «Il est aujourd’hui plus complexe, plus volatil, constate M. Lam. Il demande encore plus de compréhension et de perspicacité par rapport à ce qui se passe autour de nous. Cela demande, de notre part, outre de fortes compétences dans nos métiers de base, également de très fortes compétences ‘industrie’.»
Se poser les bonnes questions avant de donner les réponses
La promotion d’Yves Francis à la tête de Deloitte s’inscrit parfaitement dans cette logique. Réviseur d’entreprises de formation, il est entré au sein de la firme en 1990 (d’ailleurs recruté par Maurice Lam), se spécialisant dans le secteur bancaire et celui des fonds d’investissement. Mais en 1997, il décide d’aller voir de l’autre côté du miroir et signe chez Fleming (passé, depuis, sous le giron de JPMorgan). «A force de faire du conseil pour une industrie, il est tentant d’aller voir comment ça se passe réellement sur le terrain. J’avais aussi envie d’essayer une expérience différente, témoigne M. Francis. J’ai eu la chance de me voir bien vite confier des responsabilités intéressantes et je suis devenu administrateur délégué du groupe début 2000. Mais entre-temps, j’ai toujours conservé des contacts, aussi bien amicaux que professionnels, avec Maurice. Nous avons souvent eu des échanges intenses sur l’évolution de la profession.»
L’une de ces évolutions, qui a semblé évidente à leurs yeux, consistait en une plus grande intégration de professionnels du terrain, qui connaissent parfaitement leur métier, aux côtés des consultants et auditeurs professionnels, peut-être plus pointus sur des aspects de méthodologie. C’est dans cet état d’esprit là qu’en 2001, Yves Francis est revenu au bercail Deloitte, en tant qu’associé, avec pour mission de développer une toute nouvelle ligne de services dédiée aux fonds d’investissement, à partir d’une page blanche. Deux directeurs, venus de l’industrie, ont rapidement été recrutés. Ils sont, depuis, tous deux devenus associés également. Aujourd’hui, cette ligne de services investment management industry comprend 140 personnes, dont cinq associés. La moitié de cet effectif provient «du terrain». «On peut parler de success story, se réjouit M. Francis. Dans le domaine du conseil en OPC, nous sommes un des deux leaders au Luxembourg.»
Le pari était, à l’époque, d’autant plus osé qu’au lendemain du retentissant scandale Enron et de l’explosion en plein vol du réseau mondial d’Andersen, la tendance des grands cabinets d’audit et de conseil était, justement, de privilégier la séparation des activités. «Nous avons préféré une approche multidisciplinaire, à contre-courant, tout en étant conscients qu’il y aurait un certain nombre de contraintes à gérer pour éviter les conflits d’intérêts. Avec le recul, nous nous rendons compte combien cela était tout à fait possible et positif.» Du coup, cette expérience réussie avec l’activité investment management services a pu être dupliquée avec d’autres lignes de services au sein de la firme. La persévérance dans cette approche pluridisciplinaire fait partie des choses les plus marquantes que Maurice Lam veut retenir de ses neuf années de présence à la tête de Deloitte, même s’il préfère toujours regarder vers l’avant. «Je suis convaincu que cette stratégie nous a permis de mieux comprendre nos clients. Et pour la développer, il nous fallait à tout prix nous appuyer sur ces compétences métiers venues directement de l’industrie. Cela nous permet, aujourd’hui plus que jamais, de nous poser les bonnes questions avant de donner les réponses. Sans cette approche industrie, il y aurait la tentation de donner de bonnes réponses à de mauvaises questions…»
Pour beaucoup, donc, la réussite de la firme tourne autour des talents. «Mais les talents qui savent faire la différence, nuance M. Lam. Le métier a beaucoup évolué et nous avons cherché à anticiper ce qui allait nous arriver pour faire les transformations nécessaires, que ce soit en termes de technologies ou de ressources humaines.»Au final, Deloitte a aussi su, ces dernières années, faire évoluer une marque qui n’avait certainement pas, il y a dix ans, la même visibilité, à une époque où le nom de Touche lui était encore associé au niveau mondial, et celui de la Fiduciaire Générale au Luxembourg. «Nous avons beaucoup travaillé sur la marque, reconnaît M. Lam. Aujourd’hui, je pense que nous sommes une marque forte, bien reconnue sur le marché. Mais nous sommes conscients qu’il y a encore du travail à faire.»
Un partnership à faire évoluer
L’affirmation de la marque Deloitte au Luxembourg fera sans doute partie, donc, des missions qui incomberont au futur nouveau managing partner. Agé de 42 ans, Yves Francis sera, et de loin, le plus jeune de ses pairs au sein des big four (Karin Riehl, chez KPMG, a 48 ans; Didier Mouget, chez PwC, a 51 ans et Raymond Schadeck, chez Ernst & Young, a 54 ans). La continuité fait, évidemment, partie de ses mots clés pour sa prise de fonctions à venir. «Mais le changement aussi est important, concède-t-il. La structure même de notre modèle d’associé a beaucoup évolué. En 2000, il fallait gérer une croissance dont nous ne savions pas encore qu’elle serait au rendez-vous! Aujourd’hui, les temps qui sont devant nous sont orageux et incertains. Je pense que notre partnership doit évoluer vers une plus grande clarté, tout en maintenant un esprit d’innovation et d’entrepreneuriat. La discipline et l’entrepreneuriat ne sont pas deux ennemis, mais deux amis. On ne gère évidemment pas une firme de 1.100 personnes comme une firme de 500 personnes. Nous devons aller au-devant du marché dans un état d’esprit défini et ne pas tomber dans une structure rigide et bureaucratique. Il faut trouver un juste milieu dans une situation où nous sommes tous entrepreneurs et nous essayons tous d’avancer.»
Selon Yves Francis, les incertitudes du moment, qui n’ont jamais été aussi fortes, impliquent une bonne dose d’énergie et de courage dans la manière d’affronter les vents qui arrivent. Dans ce contexte, la pertinence des recrutements et les talents de «visionnaire» de ceux «qui arrivent à voir à travers le brouillard et imaginer de quoi aura l’air une partie du nouveau monde de demain» prennent toute leur importance. «Je suis conscient de la responsabilité nouvelle qui sera la mienne à ce poste, tout en me disant que nous aurons beaucoup d’atouts en mains pour faire franchir un palier supplémentaire à la firme.»

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