Monsieur d’Aragon, vous êtes ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire. Que signifie ce titre?
«C’est la dénomination officielle des chefs de missions diplomatiques français accrédités auprès d’un Etat étranger en qualité d’ambassadeur. Extraordinaire signifie que je suis ambassadeur pendant la durée de ma mission. Plénipotentiaire veut dire que je suis le porte-parole unique de mon chef d’Etat et de mon gouvernement et que j’ai tout pouvoir pour les représenter dans mon pays de résidence. La plupart des ambassadeurs sont des diplomates qui ont atteint le grade de ministre plénipotentiaire. Mais certains peuvent être nommés par le président de la République sans avoir atteint ce grade et même sans appartenir au système diplomatique. Ce fut par exemple le cas du journaliste Eric Rouleau qui avait été nommé ambassadeur en Tunisie lors du premier septennat de François Mitterrand. Ou plus récemment de l’écrivain Jean-Christophe Rufin nommé au Sénégal par Nicolas Sarkozy.
En quoi le métier d’ambassadeur au Luxembourg est-il différent des autres postes que vous avez occupés?
«C’est un autre métier. La diversité des métiers est un des principaux intérêts de ce travail de diplomate. En Europe, le métier de diplomate est particulier dans la mesure où les contacts entre les ministres des différents pays sont tellement étroits, via les différents conseils, que beaucoup de dossiers échappent aux ambassadeurs. Il faut donc faire avec. Néanmoins, au Luxembourg, nous sommes également confrontés aux problèmes frontaliers, ce qui donne une spécificité et un intérêt particulier au poste.
Qu’entendez-vous par problèmes frontaliers?
«Nous essayons de développer des coopérations, comme le projet Esch-Belval dans lequel le Luxembourg et la France sont associés. Même s’il est vrai que la partie luxembourgeoise est nettement plus avancée. Côté français, les décideurs (départements, Région, Etat...) doivent encore s’accorder sur ce qu’ils veulent faire. Ce qui a été décidé pour l’instant, c’est le tracé de la route du Grand-Duché vers la France (Nicolas Sarkozy a aussi annoncé la construction d’une éco-cité, ndlr.). Un Groupement Européen de Coopération Territoriale (GECT) est en voie de constitution entre les communes luxembourgeoises et françaises pour travailler en commun et faire avancer le projet. L’ambassade n’a pas un rôle moteur dans ce projet, mais plutôt de facilitateur, d’incitateur, de mise en relation des différents protagonistes. Nous devons aussi informer la partie française de ce qui se passe côté luxembourgeois.
De quels autres dossiers importants vous occupez-vous?
«Il faut souligner l’importance du dossier culturel, en raison du voisinage entre les deux pays et aussi parce que le Luxembourg est un pays francophone. Au-delà de l’aspect culturel proprement dit, il y a la coopération universitaire, à un moment où la jeune Université du Luxembourg (née en 2003, ndlr.) se développe. Le cursus luxembourgeois prévoit que tout étudiant doit passer une partie de sa vie universitaire à l’étranger. Nous devons d’autant plus en profiter qu’une bonne partie des élites luxembourgeoises a fait ses études en France. Il y a d’ailleurs dans ce pays une connaissance impressionnante de la réalité française. Ce n’est malheureusement pas réciproque. Mes compatriotes ne connaissent pas assez bien le Grand-Duché. A l’exception des Lorrains. Ce que fait le Luxembourg pour la francophonie est également sous-estimé en France. C’est un des rares pays à insister pour l’usage du français dans les institutions européennes ou internationales. C’est apprécié des autorités françaises. La France est toujours prête à apporter toute son aide aux autorités luxembourgeoises dans ce sens. D’ailleurs, nous réfléchissons avec les Luxembourgeois à la création d’un lycée franco-luxembourgeois sur le modèle du lycée germano-luxembourgeois de Perl qui a beaucoup de succès. Cette idée a déjà été évoquée, mais nous voulons la relancer. Voir également ICI
Où serait-il situé?
«Nous n’avons pas encore déterminé s’il serait situé sur le territoire luxembourgeois ou français. Il y a cette idée d’avoir des programmes reconnus par les deux pays et de faciliter la mobilité sur le marché du travail, en France, au Luxembourg et pourquoi pas aussi en Allemagne et en Belgique. Il faut ajouter que l’installation du lycée français est prévue pour 2015-2016 à Gasperich.
Combien de Français résident et travaillent au Luxembourg?
«Le Luxembourg compte 27 à 28.000 résidents français et 70.000 Français frontaliers viennent chaque jour y travailler. Ces emplois sont occupés par des Lorrains, mais également par ceux que l’on appelle les nouveaux Lorrains, qui sont venus d’autres régions de France pour travailler au Luxembourg, mais ont choisi d’habiter la Lorraine.
Cela fait donc un total de près de 100.000 personnes...
«Pas loin, oui. Même si nous n’arrivons pas à avoir des chiffres très précis. Car certains Français travaillent ici avec des contrats belges ou allemands.
Nombre de frontaliers ont perdu leur travail ces derniers mois...
«C’est vrai. Les frontaliers étaient plus nombreux à détenir un CDD ou à travailler en intérim. Même si là aussi, nous avons du mal à obtenir une estimation exacte. Les statistiques luxembourgeoises sont faussées car ces gens-là ne pointent pas à l’Adem, mais à Pôle Emploi en France. En outre, un chômeur peut se présenter avec plusieurs documents à Pôle Emploi, dans l’hypothèse où il avait plusieurs employeurs en même temps.
Avez-vous tout de même une idée du nombre de frontaliers français qui ont perdu leur emploi avec la crise?
«On parle de 2.000 personnes, dont près de 250 dans le secteur financier.
Beaucoup de frontaliers se sont plaints de la difficulté d’obtenir auprès de l’Adem les documents nécessaires à leur indemnisation en France. Ce problème vous a-t-il été soumis?
«Nous avons posé la question à l’Adem, qui nous a indiqué que les délais d’attente étaient d’environ trois semaines. Il peut y avoir des exceptions, mais nous n’avons pas eu à intervenir depuis longtemps sur cette question.
Comment expliquez-vous ce déficit de connaissance du Luxembourg en France. Est-ce qu’on méprise le Luxembourg, parce que c’est un petit pays?
«On réduit souvent l’image du Luxembourg à celle d’une place financière ou à un centre d’eurocrates, en oubliant le rôle joué par le Luxembourg pour la construction de l’Europe, en tant que membre fondateur. Les gens ont quand même à l’esprit le rôle des dirigeants luxembourgeois, tout au long de la construction européenne, que ce soit Gaston Thorn, Pierre Werner, Jacques Santer ou Jean-Claude Juncker. Mais c’est un pays dont on ne connaît pas la dimension culturelle ou l’histoire. Même s’il faut admettre que ce pays ne fait pas parler de lui...
Il a tout de même fait parler de lui ces derniers temps sur la question du secret bancaire et de la place financière. Et on a ressenti à cette occasion des tensions de plus en plus grandes entre les deux pays, au-delà de la méconnaissance que vous évoquez...
«Il y a eu une certaine émotion, qui a été sensible, au moment de la discussion sur le secret bancaire. Je crois qu’il s’agit moins du fond que de la manière dont les choses ont été exposées. Tout le monde savait que sur le secret bancaire, il faudrait bouger un jour ou l’autre. Et finalement, les choses se sont passées avec pas mal de souplesse et de facilité. La question était de mettre la Place aux normes de l’OCDE. C’est chose faite avec la signature des conventions nécessaires. Je crois aussi que la coopération entre la Place et les banques françaises est tout à fait active. Elle se traduit dans les faits par des évènements assez spectaculaires comme la fusion BGL BNP Paribas.
Avez-vous été sollicité par le gouvernement français pour arrondir les angles sur cette question du secret bancaire, de la liste grise...
La section économique et financière ne se trouve plus ici. Elle a été délocalisée à Bruxelles. Néanmoins, je sais qu’il y a eu une assez bonne concertation entre les services de Mme Christine Lagarde (ministre française de l’Economie, ndlr.) et les services de MM. Juncker et Frieden, notamment au moment de la signature de la convention de non-double imposition.
Cette affaire est-elle définitivement tranchée?
De nouvelles discussions, en particulier au moment de la renégociation de la directive Epargne, risquent-elles encore d’envenimer les relations? «Il faut que nous travaillions dans un esprit de concertation, pour faire avancer les choses sur le plan européen et faire en sorte que l’Europe puisse parler d’une seule voix sur le sujet de la remise à plat de l’organisation de la finance mondiale.
Y a-t-il d’autres domaines de coopération?
«Quand une entreprise française peut s’implanter au Luxembourg, elle n’a pas besoin des services de l’ambassade. Il y a la Chambre de commerce. Il existe également une Chambre de commerce franco-luxembourgeoise. Nos échanges commerciaux avec le Luxembourg représentent les deux tiers de nos échanges avec le Canada. Ce qui n’est tout de même pas rien. Tout cela est également facilité par le grand nombre de juristes et cabinets d’avocats établis ici, mais aussi par la Chambre de commerce franco-belgo-luxembourgeoise établie à Paris.
La France vient d’annoncer un programme de développement important dans le fret ferroviaire avec 7 milliards d’euros d’investissement d’ici 2020. C’est aussi une niche sur laquelle le Luxembourg s’est positionné, en particulier avec l’autoroute Bettembourg-Perpignan…
«Cette autoroute a été inaugurée il y a à peu près deux ans. Mais elle fonctionne à environ la moitié de ses capacités. Je crois que certains petits problèmes techniques, sur lesquels réfléchissent les deux parties, n’avaient pas été pris en considération au début. Il y a également une baisse généralisée du fret à cause de la crise. Cela dit, je pense que les annonces qui viennent d’être faites, côté français, pour redynamiser le fret ferroviaire, devraient profiter à l’axe Bettembourg-Perpignan. Je pense d’ailleurs qu’on ne peut pas le considérer comme un simple projet bilatéral, mais plutôt comme un projet européen de première importance.
Que pensez-vous de l’entité Grande Région dont on parle beaucoup, mais qui n’a pas de réelle existence administrative?
«Il y a tout de même des réunions de dirigeants et une présidence tournante, actuellement occupée par la Sarre. Mais le déséquilibre dans la représentation des différents protagonistes complique le processus de décision. Le Grand-Duché est le seul pays souverain, face aux représentants des Régions ou des Länder. La Grande Région a permis de développer une idée de solidarité au-delà des frontières, et des projets en commun à géométrie variable. Je vous rappelle que lorsque le Luxembourg a été Capitale européenne de la culture, elle y a associé l’ensemble de la Grande Région.»
Publier un nouveau commentaire