| Bertrand Gérardin (Photo: David Laurent/Wide) |
Place financière | Par: Nicolas Raulot | Publié le 23.10.2009 0:00
«Le G20 a rendu une copie décevante sur les bonus»
«Les pratiques de rémunération sont au moins en partie responsables de la crise financière. Le sommet avait vocation à mieux les encadrer. La disparition des bonus garantis à plus d’un an a effectivement été demandée. Le G20 a aussi recommandé d’étaler le versement des bonus dans le temps et de bannir le paiement de parachutes dorés aux dirigeants en cas d’échec. Mais au final, Pittsburgh a rendu une copie décevante, car pas grand-chose n’y a été décidé. Aucune mesure concrète n’a été arrêtée. Il n’y aura par exemple pas de plafond de bonus en fonction des fonds propres de la banque. Et surtout, chaque Etat, chaque régulateur garde la liberté de pratiquer, soit des recommandations, soit des règles très spécifiques. Dans un monde idéal, on aurait dû aller vers un meilleur équilibre dans la composante des rémunérations (fixe et variable), qui tiendrait davantage compte de la stratégie à long terme des entreprises. Un bonus/malus a aussi été évoqué pour les rémunérations.
De quoi s’agit-il?
«Il s’agit bien d’une sanction financière, mais pas d’un malus à proprement parler. On ne demandera pas à un trader de rembourser une partie de l’argent perçu. Ce serait de toute façon très difficile sur un plan contractuel et au regard du droit du travail. C’est la partie différée qui sera réduite le cas échéant.
Ces recommandations n’ont-elles aucune chance d’être appliquées?
«Ce ne sont pas des règles. Ce sont des recommandations. La plupart des banques vont dire qu’elles les acceptent. Mais elles conservent une telle marge de manœuvre en termes de plafonnement des bonus qu’elles vont continuer comme avant, avec juste une apparence de transparence en plus. En revanche, les banques vont mieux surveiller la manière dont les traders investissent, avec des contrôles prudentiels plus stricts.
Le président français Nicolas Sarkozy a-t-il joué un rôle moteur au G20 sur ces sujets?
«En apparence, oui. Il a bien communiqué. Mais ses recommandations avaient déjà été formulées par la Commission européenne le 30 avril. Surtout, les régulateurs allemand et britannique avaient posé les mêmes principes dès juillet et août, avant même les déclarations de Nicolas Sarkozy et sans show médiatique.
Ces premières décisions des régulateurs n’annoncent-elles pas un meilleur encadrement des rémunérations?
«Les pratiques ont certes déjà évolué. D’ailleurs, quand Goldman Sachs a annoncé le versement de 11 milliards de dollars de bonus pour 2009, la banque américaine respectait déjà à la lettre les règles du G20, à savoir étalement dans le temps, prise en compte de la stratégie de la banque à long terme, limitation à un an de la garantie. Les nouveaux contrats de travail signés aux Etats-Unis contiennent aussi une clause prévoyant que les règles de rémunération qui lient le trader et la banque évolueront en fonction d’éventuelles modifications législatives. Un bonus pourra être réduit de façon à rester dans le carcan légal. Je pense que ces clauses vont s’étendre à tous les pays. Reste que, pour l’instant, aucune mesure n’a encore été prise par le gouvernement américain. C’est assez paradoxal, car lors de la crise des années 1930, les règles du marché avaient vraiment changé pour éviter que cela se reproduise. Dans cette crise de 2008 et 2009, on a beaucoup parlé de nouvelles règles, mais en pratique on n’a rien fait, on n’a mis en place aucune règle contraignante, ni pour les traders, ni pour les patrons de banque, ni pour tous les autres intervenants des banques (commerciaux...).Une enquête récente publiée dans le quotidien français La Tribune et réalisée par le bureau d’analyse financière Alphavalue met aussi en évidence le manque d’harmonisation en Europe. Ainsi, en Europe, les salaires (fixes et variables) des grands patrons de banque ont en moyenne reculé de 41% en 2009. En revanche, dans le même temps, ils ont augmenté de 35,3% au Luxembourg. Le Grand-Duché arrive au deuxième rang européen derrière l’Espagne, avec une rémunération moyenne annuelle de 1,58 million d’euros.
Comment expliquez-vous un tel écart?
«La crise n’a pas eu les mêmes conséquences partout. L’économie luxembourgeoise est restée relativement stable, contrairement à ce qui a pu se passer en Belgique et au Royaume-Uni. Cette hausse permet d’encourager et de remercier les patrons qui sont parvenus à maintenir cette stabilité. Cela tient peut-être aussi au fait que les salaires pratiqués au Luxembourg n’atteignent pas encore les rémunérations les plus élevées pratiquées au Royaume-Uni ou en Allemagne ces dernières années.
Quelles sont les spécificités luxembourgeoises en matière d’encadrement des rémunérations?
«La CSSF (Commission de Surveillance du Secteur Financier) n’émet pas de recommandation particulière, même si quelques éléments figurent dans certaines circulaires. Si Jean-Claude Juncker, en tant que président de l’Eurogroupe, dit s’aligner sur la position française, la place financière a toujours bien fonctionné sur l’autorégulation et les principes de bonne gouvernance. Une grande souplesse est laissée aux acteurs.
Doit-on s’attendre à de nouvelles recommandations de la part de la CSSF?
«La CSSF devrait émettre une circulaire qui reprendra les recommandations de la Commission européenne, en demandant aux banques de les appliquer. A terme, il y aura un meilleur encadrement de la politique de risque des investissements d’une banque. Mais ce n’est pas pour autant que les bonus en tant que tels vont être affectés.
Comment expliquez-vous que Pittsburgh n’ait pas opté pour une position plus radicale?
«Mettre en place des règles trop strictes, c’est risquer de faire fuir les cerveaux ou des collaborateurs qui génèrent énormément d’argent vers des pays où ces limitations n’existeraient pas, par exemple des pays n’appartenant pas au G20. Nous sommes dans un monde très concurrentiel. Au départ, Nicolas Sarkozy souhaitait des règles très strictes. Mais il a été averti du danger de voir partir beaucoup de gens au Luxembourg, en Allemagne et en Angleterre. C’est aussi la raison pour laquelle les banques augmentent leur capital (comme BNP Paribas et Société Générale, ndlr.), afin de rembourser les aides d’Etat et ne plus avoir à rendre de comptes sur les aspects de rémunération. Comment justifier auprès de l’opinion que les traders reçoivent des bonus colossaux, alors même que les banques ont reçu des aides publiques et que les déficits budgétaires se creusent?
Compte tenu de la crise et des vagues de licenciements, la priorité d’un trader n’est-elle pas aujourd’hui de garder son job plutôt que de toucher des bonus?
«Les banques se séparent de leurs éléments les moins performants. Mais dans le même temps, elles n’hésitent pas à mieux rémunérer ceux qui restent. La chasse aux talents est de plus en plus exacerbée. On a par exemple beaucoup parlé des 98 millions de dollars versés à Andrew Hall, un trader de Citigroup. Mais ce trader a fait gagner 2 milliards de dollars à son employeur au cours des cinq dernières années. Une banque gagne souvent plus d’argent avec un trader qu’en octroyant des prêts.»

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