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François Biltgen
François Biltgen
(Photo: David Laurent/Wide)

Luxembourg  |  Interview par: Nicolas Raulot  |  Publié le 26.02.2010 0:00

«Notre avenir se trouve dans nos têtes»


A la tête de cinq ministères, François Biltgen a l’un des agendas les plus chargés du gouvernement. Ses priorités: la réforme salariale dans la fonction publique et le développement de la recherche.

Monsieur Biltgen, vous êtes ministre de la Justice, ministre de la Fonction publique et de la Réforme administrative, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, des Communications et des Médias, ministre des Cultes. Comment faites-vous pour gérer un emploi du temps pareil?

 «En fait, mon emploi du temps est moins chargé qu’auparavant, quand j’étais président du parti (le CSV, ndlr.) et ministre du Travail et de l’Emploi, une des tâches les plus dures du gouvernement, je crois. C’est aussi une question d’organisation. Il y a beaucoup d’intersections entre mes différents portefeuilles, notamment entre Enseignement supérieur d’un côté, Communications et Médias de l’autre, également entre Justice et Télécommunications. Le ministre de la Recherche est par exemple responsable de la politique de l’espace, celui des Télécommunications, de la législation de l’espace. Autre exemple, le ministre de la Justice s’occupe de toutes les questions qui ont un rapport avec la vie privée, le ministre des Télécommunications est responsable de la protection des données. Il y a donc de nombreux recoupements. Mon ‘quartier général’ est au ministère de la Justice, mais je passe chaque semaine une demi-journée dans les autres ministères. En ce qui concerne le ministère de la Fonction publique, je partage le travail avec Octavie Modert.

Vous avez donc un bureau dans chacun des ministères…

 «Oui, un pied-à-terre, un tout petit bureau, où je peux me retirer pour travailler. Je dois dire aussi qu’on ne me voit pas aux Rives de Clausen ni sur les photos de paperJam qui sont faites lors des mondanités. C’est cela aussi, la gestion du temps. Il y a des ministres qui sont beaucoup sur les photos, il y a des ministres qui sont plutôt dans les dossiers. Moi, je suis un homme de dossiers.

Avez-vous lu le rapport Fontagné, le deuxième, présenté le 4 février?

«Non, je n’ai pas eu le temps (l’interview a été réalisée le 9 février, ndlr.). Je préfère donc ne pas en parler.Le professeur Fontagné estime notamment que le Luxembourg a beaucoup bénéficié de la bulle et n’a pas fait les réformes nécessaires. Qu’en pensez-vous? «J’aimerais bien savoir quelles réformes le Luxembourg n’a pas faites. Si on reprend les dix réformes qu’il proposait dans son précédent rapport, celui de 2004, nous les avons presque toutes mises en œuvre. C’est notamment le cas de l’ouverture de la fonction publique.

Que pensez-vous alors des très nombreuses critiques dont le rapport ou l’essai, comme l’auteur l’appelle lui-même, fait l’objet?

 «Beaucoup de gens critiquent sans l’avoir lu.

Qu’attendez-vous de la Tripartite?

«Rien directement, car aucun de mes portefeuilles n’est vraiment concerné. A la Tripartite, il sera notamment question de compétitivité, un domaine dans lequel nous avons beaucoup investi ces derniers temps. Je viens de signer un nouveau contrat quadriennal avec l’Université du Luxembourg où mes collègues du gouvernement m’ont donné l’aval pour y investir davantage. Nous sommes en train de négocier de nouveaux contrats de performance avec les centres de recherche publics.

La CGFP (Confédération Générale de la Fonction Publique) a demandé le report de la Tripartite au second semestre...

«C’est au Premier ministre de mener les entretiens exploratoires et de conduire la Tripartite.

Revenons sur l’ouverture de la fonction publique aux citoyens de l’Union européenne. Cette mesure est-elle déjà effective?

«La loi est votée. Des règlements d’exécution sont encore en train d’être finalisés. Cette ouverture, qui concerne tous les ministères, a d’ailleurs été réalisée grâce à un accord entre l’Etat et la CGFP. Cela dit, le recrutement des étrangers existe déjà depuis plus dix ans, pour l’enseignement, les communications, les transports... Certains postes à exécution de la souveraineté nationale resteront réservés aux Luxembourgeois. 

La double nationalité et l’ouverture de la fonction publique sont-elles liées?

 «Les deux vont dans le même sens et figuraient dans les recommandations du premier rapport Fontagné, qui préconisait une ouverture de la démocratie et de la discussion politique au Luxembourg. En tant que ministre de la Justice, je signe au moins 500 dossiers de naturalisation par mois, ce qui est déjà pas mal.

Quelle est la logique de cette ouverture de la fonction publique aux étrangers?

«Nous sommes confrontés à un cloisonnement du marché du travail. Dans certains secteurs, on ne trouve que des Luxembourgeois, dans d’autres uniquement des résidents non luxembourgeois et dans d’autres encore, que des non-résidents. Alors que l’économie luxembourgeoise a plus que doublé ces 25 dernières années, en passant de 150.000 à 360.000 emplois, le nombre de Luxembourgeois n’a presque pas crû, jusqu’à l’introduction de la double nationalité. Il y avait 267.000 Luxembourgeois en 1984 et 277.000 en 2009.

Au-delà du cloisonnement du marché du travail, il y a également d’importants écarts salariaux entre le public et le privé. L’ouverture de la fonction publique aux étrangers peut-elle contribuer à réduire ces écarts?

 «Je ne vois pas dans quel sens.

Dans le sens d’une mise en concurrence dans la fonction publique...

«Je crois que ça n’est pas le sujet. La grille des salaires dans la fonction publique est largement plus comprimée que dans le privé, où on peut passer de salaires très bas à des salaires très élevés. Dans les négociations salariales, nous allons examiner avec la CGFP la façon de parvenir à une décompression de cette grille de la fonction publique.

Cette décompression signifie-t-elle que les salaires d’embauche seront moins élevés?

«C’est une des suggestions qui figurent dans le programme gouvernemental et dont nous discuterons avec la CGFP dans le cadre d’une réforme globale et structurelle des traitements au sein de l’Etat.

Les organisations professionnelles (banques, industrie...) sont en effet de plus en plus critiques sur ce sujet...

 «Il faut dire aussi que la fonction publique ne parvient pas toujours à recruter des gens qualifiés qui sont beaucoup mieux payés dans le privé. Nous allons donc aussi discuter de ce sujet.

La réforme de cette politique salariale est-elle la réforme numéro un que vous avez à conduire?

«Pour le ministère de la Fonction publique, certainement. Il faut savoir que les origines de cette grille salariale remontent au début des années 1960. Elle n’est donc plus adaptée à l’ère post­industrielle. Le barème est assez cloisonné. Il est établi en fonction de carrières, pas de métiers, une notion que nous voulons intégrer. Il dépend surtout du diplôme, peu des acquis de l’expérience. Il ne tient pas compte de différentes facettes du processus de Bologne.

Pourquoi cette réforme n’a-t-elle pas été entreprise avant, à votre avis?

«Elle a été préparée par un certain nombre d’études. Nous allons la faire.

Il y a un risque politique. Faut-il la faire le plus vite possible avant les prochaines élections?

«Oui.

Voulez-vous développer la formation continue dans la fonction publique?

«Nous voulons introduire les comptes épargne-temps pour permettre aux agents en place de se former tout au long de leur vie. C’est un des corollaires du processus de Bologne.

Les fonctionnaires sont-ils évalués?

«Non. Nous voulons mettre en place une gestion par objectifs et un système d’évaluation qui tiendra compte des aspects collectifs et individuels. Cela fera aussi partie des négociations.

Combien y a-t-il de fonctionnaires aujourd’hui au Luxembourg?

 «Environ 16.000 et 5.300 employés de l’Etat.

Faudra-t-il mettre davantage l’accent sur l’enseignement supérieur ou bien sur la recherche dans les années qui viennent?

«Les deux sont liés. Si on veut marcher concrètement vers la société de la connaissance, il faut l’innovation, l’enseignement et la recherche, ce sont les trois côtés d’un même triangle. Si le Luxembourg veut faire progresser son économie et sa société, il faut investir davantage dans l’enseignement supérieur et dans la recherche.

Attirer des chercheurs internationaux fait-il partie de vos objectifs?

«Ce n’est pas un objectif. C’est un moyen. Notre richesse n’est plus dans notre sol, ni dans nos niches de souveraineté. Notre avenir se trouve dans nos têtes. Prenons l’économie. La place financière doit changer. Il faut trouver de nouveaux développements. Il y aura une place financière après le private banking. Voilà notamment pourquoi nous avons créé la Luxembourg School of Finance. Au printemps, nous allons aussi inaugurer le Max Planck Institut für internationales Verfahrensrecht, qui pourra développer des synergies intéressantes avec la Faculté de Droit, d’Economie et des Finances de l’Université. Au sujet de l’industrie, il faut investir surtout dans la recherche.

Quand TDK a quitté le Luxembourg, nous avons convaincu l’entreprise d’investir dans une chaire à l’Université du Luxembourg pour la recherche en matière de photovoltaïque. Pour l’instant, le secteur qui se développe le mieux et où nous créons le plus d’emplois – et j’en suis ministre –, c’est celui des télécommunications. Il faut donc continuer à investir dans ce domaine. J’insiste toujours sur le fait que l’innovation ne va pas sans recherche. C’est en développant également la recherche fondamentale que l’on devient vraiment innovant et que l’on sort de la crise. Par ailleurs, il n’y a pas que la recherche économique qui compte. Il y a aussi la recherche en sciences humaines. Surtout dans un petit pays comme le Luxembourg, où la cohésion sociale a toujours été fondamentale.

Le Luxembourg investit notamment beaucoup dans la recherche sur la biomédecine...

«Recherche et innovation sont d’ailleurs très imbriquées dans ce projet. A la base, il y a la recherche fondamentale sur la biologie systémique qui consiste à étudier le corps humain pour voir les interactions entre les différentes cellules et les différents organes. Le laboratoire de biologie systémique sera dans un an à Belval. Nous avons engagé au Luxembourg le docteur Rudi Balling, un spécialiste de renommée internationale. Il dirige un institut à l’Université en collaboration avec un autre institut aux Etats-Unis que nous avons démarché, Jeannot Krecké (ministre de l’Economie, ndlr.) et moi, il y a deux ans. Il y aussi la recherche appliquée, qui intervient en particulier au CRP Santé, en matière de cancer des poumons. Enfin, nous avons la biobanque au niveau de l’innovation et pour travailler concrètement.

Quand obtient-on des retombées économiques de tout cela?

«Cela fait un an que l’on travaille au Luxembourg sur la biologie systémique. Nous voyons que des laboratoires étrangers commencent à contacter le ministère de l’Economie pour envisager de s’implanter au Luxembourg, car ils voient que nous faisons de la recherche fondamentale. Un pays ne peut rester compétitif que s’il développe encore et toujours des produits à haute valeur ajoutée. Pour ce faire, il a besoin de la recherche, même si ça prend du temps.

A-t-on vraiment le temps d’attendre pour diversifier l’économie?

«La recherche se fait au minimum à moyen terme. N’est-il pas nécessaire de s’associer avec des centres de recherche dans la Grande Région pour surmonter une problématique de taille critique? «Nous le souhaitons. J’attends d’ailleurs avec impatience la visite de Nicolas Sarkozy dont on parle pour le mois de mai. Surtout à Belval, nous souhaitons que des laboratoires de recherche français s’installent également de l’autre côté de la frontière.

Quels sont vos projets en matière d’enseignement supérieur?

«Si nous voulons combattre le chômage structurel, il faut absolument investir dans la formation. Il faut amener davantage de gens vers des diplômes d’enseignement supérieur. C’est tout l’enjeu des réformes de l’enseignement primaire et secondaire que fait la ministre de l’Education nationale. Nous voulons aussi développer massivement les BTS, qui peuvent donner une chance d’accéder à l’enseignement supérieur. En automne, nous devrions ainsi lancer un BTS Bâtiment qui permettra au secteur de la construction d’engager des gens formés par exemple à la supervision des chantiers

Peut-on dire un mot sur la question des médias? Quels sont vos projets en ce domaine?

«Nous travaillons sur une nouvelle loi sur les médias électroniques, une nouvelle loi sur la presse. La presse est foisonnante au Luxembourg, notamment grâce aux aides à la presse que nous voulons maintenir.

Souhaitez-vous les modifier?

«Il n’y a pas de besoin urgent de modifier le système, mais il faut toujours suivre les évolutions.» 


 
 
 
 
  



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