| Jeannot Krecké |
| (Photo: David Laurent/Wide) |
Luxembourg | Par: Jean-Michel Gaudron | Publié le 26.02.2010 0:00
Pistes brouillées ou à suivre?
Le premier point chaud autour du sujet a concerné non pas le fond de l’intervention de l’économiste français, mais sa forme. Car le terme initialement utilisé de «rapport» (y compris dans nos propres colonnes le mois dernier) a fait – légitimement – s’interroger quant à l’origine de la «commande» d’un tel travail. Un débat auquel le Pr. Fontagné a rapidement mis un terme en expliquant que ce travail a été produit de sa propre initiative, fruit des nombreuses visites qu’il effectue régulièrement au Grand-Duché et des contacts qu’il y entretient. Cela n’a pas suffi, pour autant, à apaiser tout le monde, chacun essayant de deviner qui de l’Observatoire de la Compétitivité, du ministère de l’Economie, voire de… paperJam, est à l’origine de cette publication.
Il faut dire que la coïncidence des dates a eu pour effet d’échauffer bon nombre d’esprits. Initialement prévu pour «célébrer» le 5e anniversaire de la publication, fin novembre 2004, du rapport Compétitivité du Luxembourg: une paille dans l’acier, ce second opus du Pr. Fontagné aurait en effet pu (aurait dû?) être présenté plutôt début décembre. Des contraintes d’agenda ont légèrement décalé cet exercice qui, du coup, est tombé en plein dans les préparatifs de la future réunion tripartite, prévue en mars. De quoi faire germer, dans les esprits de certains, des idées de «complot». Le syndicat OGBL, notamment, n’a pas été le moins virulent, dénonçant dans un communiqué daté du 5 février, outre des «recommandations déphasées par rapport à la réalité sociale, économique et politique du Luxembourg», une «manœuvre politique ayant pour but d’imposer un ordre du jour foncièrement antisocial et antisalarial», évoquant une présentation «secrète» dans un «business club select» à laquelle «quelques représentants de la Chambre des Salariés et de la presse avaient réussi à s’inscrire in extremis».
A ce stade, il est permis de douter de l’absolue bonne foi du syndicat, sachant qu’il a été adressé, personnellement, au président de l’OGBL – tout comme à celui du LCGB – dès le 28 janvier, une copie de l’interview du Pr. Fontagné, accompagnée d’une invitation à assister à la conférence du 4 février (conférence à laquelle les principaux groupes de presse du Luxembourg ont également été conviés quelques jours avant, et non pas «in extremis») et à donner son avis sur le sujet. Une invitation restée sans réponse…
«Une contribution parmi d’autres»
Si le syndicat LCGB, de son côté, s’est montré discret au lendemain de la conférence, son président Robert Weber nous a prévenus, quelques jours plus tard, que «ce n’est pas M. Fontagné qui dicte l’ordre du jour de la Tripartite». Et M. Weber de trouver «bizarre qu’un mois avant le début des rounds de la tripartite, il y a un Fontagné qui présente une étude à caractère hautement libéral et hautement mathématique. On ne peut pas dire qu’il n’influence pas la Tripartite. Mais connaissant bien le Luxembourg, aucun gouvernement, aucun politicien ni aucun syndicaliste n’a jamais suivi une telle piste libérale. Elaborer de tels modèles économétriques ne joue aucun rôle. C’est sans effet. Peut-être aurait-il mieux fait d’équilibrer ses thèses entre le social et l’économique».
La réflexion de l’économiste français préconisant une réforme des coûts salariaux comme moyen de sortie de crise n’a pas non plus spécialement convaincu Marc Spautz, député CSV, vice-président de la commission parlementaire du Travail et de l’Emploi et de celle de l’Economie, du Commerce extérieur et de l’Economie solidaire. «La politique salariale n’est ni à l’origine de la crise, ni responsable de la crise, nous explique-t-il. L’argumentation selon laquelle les coûts salariaux seraient pénalisants pour la compétitivité des entreprises ne tient pas. Une diminution du coût salarial n’améliore pas nécessairement la relation compétitivité-coût des entreprises. Au contraire, de bonnes rémunérations génèrent de la satisfaction chez les salariés et ainsi des taux de productivité élevés. En plus, des salaires élevés constituent un élément indispensable d’une économie attractive et ouverte comme la nôtre pour recruter la main-d’œuvre dont notre pays a besoin.»
M. Spautz (qui fut, pendant douze ans, jusqu’en 2009, secrétaire général du LCGB) partage l’analyse de Lionel Fontagné sur un point, lorsqu’il «voit le risque que la priorité soit donnée aux politiques conjoncturelles et non pas aux politiques structurelles» et craint que, faute de ces réformes structurelles, le pays ne soit pas bien préparé, une fois que la crise sera terminée. Il s’oppose néanmoins «farouchement» à la suggestion de diminuer les indemnités de chômage, considérée comme une démarche de «démantèlement social». «Le niveau des allocations de chômage n’a en effet aucune incidence sur la compétitivité de notre économie. En temps de crise, la priorité du gouvernement doit être mise sur le maintien et la promotion de l’employabilité des gens, ainsi que sur le renforcement des systèmes de protection sociale.»
Et de reconnaître, au final, que si les études scientifiques telles que celles du Pr. Fontagné «ont le mérite de mettre le doigt sur un certain nombre de problèmes et de tracer des solutions, elles restent cependant rarement transposables en pratique car elles sont très souvent éloignées de la réalité du terrain».Cette «méconnaissance» de la spécificité luxembourgeoise est, évidemment, un argument assez largement répandu auprès des détracteurs de l’économiste français. Mais ce dernier n’a pas non plus fait l’unanimité contre lui. Serge Allegrezza, directeur de l’Observatoire de la compétitivité (qui est aussi directeur du Statec et l’actuel président du Conseil Economique et Social) voit dans le travail de M. Fontagné «une stimulation au débat» et une «contribution parmi d’autres» qui peuvent servir dans les discussions tripartites à venir. «Tout le monde a intérêt à trouver un tel pacte de croissance et d’emploi. L’intitulé est d’ailleurs très pertinent et rappelle la stratégie de Lisbonne. Il faut d’abord que les partenaires sociaux s’approprient ce type de rapport, le mettent dans leur propre langage et se mettent d’accord sur un diagnostic, sur les bons chiffres, avant de se mettre d’accord sur la politique à suivre.»
Crispation sociale
Vues du côté de la Chambre de Commerce, les réflexions de Lionel Fontagné trouvent également un certain écho. «Il existe nombre de recoupements entre les positions de la Chambre et certaines déclarations du Pr. Fontagné», note Carlo Thelen, chief economist de la Chambre de Commerce, par ailleurs séduit par le modèle économétrique LSM (modèle structurel du Luxembourg) proposé par l’économiste français. «Ce modèle, prenant en compte le comportement des acteurs économiques luxembourgeois et intégrant certaines spécificités du modèle social luxembourgeois, a certainement une valeur ajoutée par rapport aux modèles déjà existants», estime M. Thelen.
Le débat est, en tous les cas, largement ouvert. Jeannot Krecké a reconnu, à chaud, «ne pas avoir compris la logique de certains raisonnements», promettant de s’y pencher à tête reposée, mais
a admis que «la confrontation des idées nous aide à ouvrir les yeux». La volonté exprimée par M. Fontagné de créer un nouveau pacte tripartite social et de l’emploi n’a, en elle-même, rien de blâmable. La faisabilité de la chose, en revanche, reste suspendue en grande partie à ce qui ressortira de la prochaine réunion tripartite. «J’appelle vraiment de mes vœux ce pacte, nous a indiqué Jeannot Krecké à l’issue de la conférence du Pr. Fontagné. Le plus difficile est d’avoir une base commune de la part de tous les partenaires sur la situation économique actuelle, et qui soit concordante. Or, ce n’est pas le cas pour le moment. Et sans être d’accord sur les éléments de départ, il est difficile de trouver un accord sur les solutions.»
Le ministre de l’Economie mise beaucoup sur les discussions bilatérales qui sont actuellement menées en préparation à la Tripartite et qui, à ses yeux, «ont peut-être déclenché des réflexions au niveau des partenaires sociaux, lesquelles vont peut-être mener vers des solutions vivables et acceptables pour tout le monde. Mais ce ne sera pas sans effort ni sacrifice».La «crispation sociale» évoquée par le Pr. Fontagné semble, en tous les cas, jouer à plein en ce moment. Mais il est à espérer que l’atmosphère se détende rapidement, faute de quoi le dialogue social pourrait bien se réduire à un improductif choc de monologues…

1274.2205 

Publier un nouveau commentaire