| Robert Weber (LCGB) |
Par: Jean-Michel Gaudron | Publié le 26.02.2010 0:00
Dans les starting-blocks
Pour ce qui est des «questions économiques et sociales importantes», la réunion qui se profile dans les prochaines semaines ne devrait pas en manquer, à l’heure où toutes les parties concernées cherchent des pistes de sortie de crise. Elle a, du reste, déjà plus ou moins commencé en coulisses, puisqu’entre fin janvier et début février, Jean-Claude Juncker a déjà eu l’occasion de s’entretenir – seul ou avec quelques-uns de ses collègues ministres – avec les organisations syndicales et patronales. L’OGBL (Onofhängege Gewerkschaftsbond Lëtzebuerg), le LCGB (Lëtzebuerger Chrëschtleche Gewerkschaftsbond), la Confédération Luxembourgeoise du Commerce (CLC), la Fédération nationale des hôteliers, restaurateurs et cafetiers (Horesca), la Fedil, l’ABBL, la Fédération des Artisans, la Chambre des métiers, la Chambre d’Agriculture, la Confédération Générale de la Fonction Publique (CGFP) et enfin l’Aleba ont tour à tour échangé leurs points de vue sur la situation actuelle du pays.
Si les dates formelles à venir des réunions «plénières» de la Tripartite ne sont pas encore connues, on sait que le Premier ministre souhaite que tout soit terminé pour début mai, date à laquelle il prononcera le premier discours sur l’état de la nation de l’actuelle législature. Autant dire que la fenêtre de tir est relativement étroite, même si, en l’occurrence, c’est généralement sur un rythme soutenu que se tiennent ces échéances-là. En 2006, la dernière ligne droite d’un processus commencé en octobre 2005 s’était achevée sur trois réunions plénières en cinq jours dans la deuxième quinzaine d’avril.
«Besoin d’engagements fermes»
A ce stade des discussions, la question de savoir à quelles dates seront fixées ces dernières réunions semble cependant très anecdotique. «Nous sommes prêts et nous avons de quoi nous occuper d’ici là», indique Robert Weber, président du syndicat LCGB, pour qui l’échéance qui se profile ne doit se concentrer que sur un seul et unique sujet: la situation de l’emploi. «Nous l’avons déjà fait savoir lors de notre entrevue avec M. Juncker. La priorité est évidemment la lutte contre le chômage. Si jamais nous ne discutons que des finances publiques, je ne viendrai pas. Car même si en 2014 nous avons un budget en équilibre et plus de dette publique, mais dans le même temps 40.000 demandeurs d’emploi, nous n’aurons rien fait. Occupons-nous d’abord des problèmes d’emploi. On s’occupera des finances publiques après.»Même les sujets des pensions et de la sécurité sociale ne semblent pas occuper prioritairement l’esprit de M. Weber, pas plus que celui de la compétitivité de l’économie luxembourgeoise, remise sur le devant de la scène à la suite de la présentation de l’essai du Pr. Fontagné (lire en pages 18 et 19). «Ce n’est pas M. Fontagné qui dicte l’ordre du jour de la Tripartite», a prévenu M. Weber, fermement attaché à la seule problématique du chômage et de l’emploi. «Il est prioritaire de se mettre d’accord sur une certaine voie à suivre durant les prochains mois, voire les prochaines années, afin de résoudre le problème de l’emploi. Il faudra envisager des réformes législatives concernant l’indemnisation du chômage, et peut-être d’autres. Il faut agir au plus vite et il faut un engagement ferme des partenaires sociaux pour donner la priorité au marché de l’emploi luxembourgeois.»
Et cette priorité va, selon lui, jusqu’à envisager des sanctions financières, s’il le faut, pour les entreprises qui ne recruteraient pas prioritairement en passant par la case Adem. Et de proposer, dans ce contexte, une contribution financière de la part des entreprises. «Au Luxembourg, elles ne paient pas de cotisation pour le fonds de l’emploi. Il faut que ça change, il n’y a pas d’autres solutions, sachant que toutes les autres discussions ont déjà été menées par ailleurs. La responsabilité sociale des entreprises ne peut pas jouer uniquement en temps de haute conjoncture, mais plutôt en temps de mauvaise conjoncture.» Bien sûr, il y a eu, fin 2009, l’annonce de différentes mesures et d’instruments visant à atténuer les effets de la crise économique sur l’emploi des jeunes, avec la création des contrats d’initiation à l’emploi-expérience pratique (CIE-EP), des contrats d’initiation à l’emploi (CIE) et des contrats d’appui-emploi (CAE). «Ils ne connaissent pas le succès escompté, regrette M. Weber. Sûrement par faute d’information, mais aussi peut-être en conséquence d’une situation de méfiance vis-à-vis du développement futur de l’économie du pays. Nous avons besoin d’engagements fermes.»Qu’adviendra-t-il si, au final, la montagne Tripartite n’accouche que d’une souris? «Ce ne sera pas une catastrophe, envisage M. Weber. Il faut savoir qu’il y a déjà des divergences énormes entre les syndicats et les employeurs. De quelle façon concilier ces différences-là? Je ne saurais le dire. Par le passé, j’ai vécu des situations où toutes les parties ont pu se mettre d’accord sur un dénominateur commun. Aujourd’hui, ce n’est plus faisable. Tous les signes qui se trouvent en amont de cette Tripartite indiquent qu’il sera difficile de trouver un accord…»
Modèle luxembourgeois en péril?
Faut-il en déduire que le sacro-saint «modèle luxembourgeois» est en péril dans un contexte de crise assez inédit? La question suscite, en tous les cas, de la part du CEPS/INSTEAD (Centre d’Etudes de Populations, de Pauvreté et de Politiques Socio-Economiques/International Network for Studies in Technology, Environment, Alternatives, Development) une réflexion approfondie qui a fait l’objet d’une publication détaillée en décembre dernier.
En dépit d’un certain nombre d’éléments d’instabilité (augmentation des déficits publics, chute du taux de croissance et de la création d’emplois, incertitudes pesant sur l’avenir de la place financière, conflits entre acteurs syndicaux et patronaux autour de la définition des causes de la crise…), les chercheurs du CEPS envisagent un maintien du principe des institutions néocorporatistes (défini comme un modèle donnant un accès privilégié aux acteurs syndicaux et patronaux dans la définition de la politique économique en échange d’une modération dans la poursuite organisée des intérêts particuliers poursuivis par ces acteurs), assorti, éventuellement, d’une accentuation de la dynamique du corporatisme compétitif (modèle modifié dans lequel l’objet des négociations porte avant tout sur la préservation de la compétitivité économique du pays, tandis que les enjeux de la distribution de la richesse produite deviennent secondaires).«Ces institutions néocorporatistes apportent des gains à tous les acteurs des relations professionnelles», commentent Patrick Thill et Adrien Thomas, les auteurs de cette étude du CEPS. Constatant que la crise est susceptible d’être vue comme une opportunité pour les organisations syndicales de renforcer leur position, ils se demandent dans quelle mesure la composition de la Tripartite est encore représentative de la société et de l’économie luxembourgeoise, avec sa forte composante de services, en particulier de services financiers. Ils rappellent, notamment, que l’Aleba, syndicat représentatif du secteur financier, mais pas reconnu comme tel à l’échelon national, n’est pas convié à la table des discussions (il a néanmoins été consulté début février par le Premier ministre).
Pour autant, le CEPS ne peut que constater que le contexte de la gestion de la crise et de ses conséquences est favorable à une intensification des politiques de pacte social ou de corporatisme compétitif. «Il est donc probable que les structures néocorporatistes existant au Luxembourg vont continuer à être sollicitées, d’autant plus que la ‘paix sociale’ et la concertation sociale sont devenues des arguments de valorisation du site de production luxembourgeois.»

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