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Par: Nicolas Raulot  |  Publié le 26.02.2010 0:00

Défi Irlandais


La vague réglementaire peut faire du Luxembourg une terre d’accueil idéale pour les fonds alternatifs off-shore. Même si Dublin dispose d’une bonne longueur d’avance.
Difficile de débuter une série d’articles sur la diversification de la place financière autrement qu’avec les hedge funds. Quelle autre activité a connu pareille croissance en dix ans dans le monde? Leur nombre est passé de 3.800 à plus de 10.000 entre le début des années 2000 et la fin 2007. Et leur encours sous gestion a dépassé les 2.000 milliards de dollars, avant de retomber à 1.600 milliards avec la crise.    Dans un environnement «post-Madoff» où les investisseurs exigent une migration vers des cieux mieux réglementés et plus attentifs à la gestion des risques, le Grand-Duché peut prétendre attirer ces fonds dits alternatifs dont la plupart avaient élu domicile aux Iles Caïmans et dans quelques autres centres exotiques dits off-shore (Bermudes, Iles Vierges Britanniques...).

Directive AIFM

La légitimité du Luxembourg provient d’abord de sa position dominante en matière de fonds traditionnels, les OPCVM (en anglais Ucits) équipés d’un passeport qui facilite leur distribution dans l’Union européenne et dans le monde. «75,2 % des fonds enregistrés pour distribution au public dans plusieurs pays et 80% de ceux placés à Hong Kong sont luxembourgeois», note Jérôme Wigny, associé chez Elvinger, Hoss & Prussen. Il s’agira donc de répliquer au «monde non-Ucits» le savoir-faire et le succès des fonds Ucits. La prochaine entrée en vigueur de la directive AIFM (Alternative Investments Fund Managers) dont la première version a été présentée en avril 2009 par la Commission européenne, devrait également renforcer cette «relocalisation» européenne et grand-ducale. Le texte, dont les contours restent incertains, prévoit en effet une harmonisation et un passeport pour les fonds alternatifs et leurs gérants: «Une forteresse européenne», résume Luc de Vet, managing director de Citco, un des principaux administrateurs de hedge funds qui emploie 4.000 personnes dans le monde, dont 200 au Luxembourg.

La directive AIFM pourrait donc favoriser une concentration des acteurs et des fonds sur les places on-shore les plus séduisantes. Le Luxembourg se positionne d’autant mieux dans cette perspective que le régulateur local est réputé pour sa souplesse et sa compréhension des problématiques industrielles. «Le soutien du gouvernement a fait du Luxembourg une place idéale pour tous les types de fonds. La CSSF (Commission de Surveillance du Secteur Financier) garde toujours à l’esprit l’intérêt des investisseurs, mais elle est assez pragmatique pour offrir des solutions. Au plus fort de la crise, l’autorité de surveillance a par exemple autorisé le recours aux side-pockets (portefeuilles séparés dans lesquels un fonds place ses actifs devenus illiquides pour pouvoir poursuivre ses activités, ndlr). Cela n’a pas été le cas dans la plupart des autres pays», note Luc de Vet. 

Autre argument favorable: le Grand-Duché sait s’adapter à l’environnement et se doter d’enveloppes juridiques appropriées. La partie II de la loi de 2002 sur les fonds d’investissement a offert une rampe de lancement aux hedge funds de droit luxembourgeois. «La directive Ucits III a aussi étendu les possibilités de recours aux instruments dérivés et permis la mise en œuvre de stratégies alternatives au sein même des OPCVM. Nous observons une convergence croissante entre les hedge funds et les fonds Ucits. La soumission aux règles Ucits facilite la distribution des fonds alternatifs et renforce leur crédibilité auprès des investisseurs institutionnels», indique Jérôme Wigny. Mais le véritable coup d’envoi a été donné par la loi du 13 février 2007 sur les fonds d’investissement spécialisés (FIS) ou specialised investment funds (SIF) en anglais, qui s’adressent aux investisseurs avertis ou «bien informés». Soumis au contrôle de la CSSF et à des règles plus strictes que les fonds off-shore, les SIF lèvent les restrictions d’investissement et libèrent les politiques de gestion.

sif, pif ou qif?

Reste que d’autres pays ont des arguments à faire valoir pour attirer ces hedge funds internationaux en mal de rapatriement. Le cabinet Maitland vient justement de dresser un tableau, dans lequel il compare les caractéristiques des SIF luxembourgeois avec celles des PIF (Professional Investor Funds) maltais et des QIF (Qualifying Investor Funds) irlandais, dans l’optique de la migration de fonds dits «non retail». Or, si la menace maltaise paraît faible, en raison du rayonnement encore limité de sa place financière, l’Irlande n’a pas grand-chose à envier au Grand-Duché.

De l’avis des professionnels de la Place, Dublin dispose même d’une bonne longueur d’avance en matière de hedge funds. Car pendant que le Luxembourg asseyait sa suprématie sur les fonds Ucits, la capitale irlandaise concentrait ses efforts sur la gestion alternative. «Les Irlandais sont très agressifs et ont toujours été à la pointe dans l’alternatif. De notre côté, nous avons été lents à réagir. Nous vivions un peu de nos rentes sur les fonds traditionnels et les affaires nous arrivaient trop facilement», reconnaît  Jérôme Wigny. Pendant ce temps, Dublin a su capitaliser sur sa proximité linguistique et culturelle avec le monde anglo-saxon. «Les fonds ‘Caïmans’ sont souvent listés à la Bourse de Dublin et entretiennent donc des liens avec les acteurs locaux. Par ailleurs, les gérants de hedge funds sont souvent conseillés par des cabinets d’avocats anglais ou américains qui ont davantage d’affinités avec le système juridique irlandais», poursuit-il. Et l’expert de poursuivre: «Il n’est pas question de changer de système juridique, mais nous devrons être plus proactifs dans notre communication.» Car là encore, on reconnaît à Dublin la capacité à délivrer son message avec efficacité. «Il y a trois mois, les Irlandais ont publié un communiqué pour annoncer la possibilité de transférer des fonds ‘Caïmans’ vers l’Irlande. C’est possible vers le Luxembourg depuis longtemps, mais nous n’avons pas forcément su le faire savoir. Bref, nous devons nous faire plus beaux», recommande-t-il.

Enfin, «les promoteurs des fonds et leurs avocats déplorent que les étapes nécessaires au lancement d’un SIF (documentation, accord des autorités de surveillance...) prennent généralement plus de temps que pour un QIF irlandais», note Luc de Vet. Du coup, Jérôme Wigny affiche un certain réalisme sur les objectifs à atteindre: «La bataille pour le leadership est déjà perdu. Une part de marché de 25% semble en revanche un objectif atteignable.»

Pas question pour autant de baisser les bras. Un groupe de travail dédié a été constitué pour relever le défi des délais. «Nous travaillons également avec la Bourse de Luxembourg, pour faciliter la cotation des hedge funds et nous avons mis en place un groupe de veille pour analyser les équivalents du SIF en Europe», rebondit Jérôme Wigny. Les premiers résultats sont au rendez-vous, puisque plusieurs grands gérants alternatifs internationaux, comme Brevan Howard ou Marshall Wace ont choisi le Luxembourg et sont susceptibles d’entraîner des acteurs plus modestes dans leur sillage. Pour Luc de Vet, le Luxembourg devrait aussi mettre en avant le fait que son économie est en bien meilleur état que celle de son homologue irlandaise. «C’est un avantage indéniable», souligne-t-il. Le Luxembourg a enfin une belle carte à jouer en attirant les gérants déçus par le durcissement de la fiscalité britannique, voire des équipes entières. Mais là aussi, le Luxembourg doit se montrer réactif. «Nous avons appris que le Luxembourg avait été placé par une grande banque d’investissement (Goldman Sachs, ndlr.), aux côtés de la Suisse et de Dubaï, sur une short list de pays susceptibles d’héberger certaines de ses activités pour compte propre aujourd’hui établies dans la City. A-t-on consenti tous les efforts nécessaires pour les attirer chez nous?», se demande Jérôme Wigny.


 
 
 
 
  



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