I.C.T. | Par: Michaël Peiffer | Publié le 26.03.2010 0:00
Tout nouveau tout beau?
Qu’on le veuille ou non, cette nouvelle approche d’organisation plaçant Internet au cœur de l’activité est aujourd’hui en plein essor. Et s’il faudra un certain temps d’adaptation pour que l’ensemble des acteurs de la Place en saisissent toutes les facettes, l’évolution est en marche. «On le voit très clairement aujourd’hui, le cloud computing est partout. Les revues spécialisées en parlent à foison et les principaux acteurs ICT se profilent sur le marché avec différentes solutions, explique Ludovic Gilles, sales manager pour l’entité service d’IBM. La crainte du public par rapport à cette évolution technologique est due, en grande partie, à une méconnaissance du concept dans son ensemble.» Le Cloud Computing, parce qu’il est associé à Internet et parce qu’on a parfois du mal à en définir les contours, fait, en effet, encore peur.
Investissement vs consommation
Afin de comprendre ce qu’est le cloud computing, le mieux est d’en étudier les grands principes. «Le point de départ, c’est le client. On ne développe pas de nouvelles technologies, de nouveaux services et de nouveaux modes de consommation de l’informatique pour le plaisir. On les développe pour répondre à une problématique», confie M. Gilles. Cette problématique tient, en premier lieu, à la complexité actuelle de l’environnement informatique dans son ensemble.
Etre responsable informatique aujourd’hui, c’est faire face à une explosion de données. On a besoin d’outils de plus en plus perfectionnés, mais on doit jouer avec des budgets de plus en plus serrés, tout en veillant à une multitude de facteurs comme la sécurité, la redondance, la maintenance, le renouvellement du matériel, etc. Un véritable casse-tête quotidien. «Plus alarmant à l’heure du Green IT, pour 1 euro dépensé dans l’informatique, 70 centimes sont utilisés pour la maintenance et le support de l’infrastructure.»Dès lors, plutôt que d’investir dans une infrastructure informatique coûteuse, les entreprises peuvent désormais profiter d’une infrastructure extérieure et de services qui y sont liés, c’est le principe même du cloud computing. «Au lieu d’investir dans une infrastructure et d’en assurer la maintenance elle-même, l’entreprise a recours à un opérateur extérieur qui le fait pour elle et qui lui offre toutes les garanties d’exécution, de confidentialité, de sécurité dont elle a besoin pour pouvoir travailler, résume Thierry Fromes. Au même titre qu’elle ne se pose pas la question de savoir comment on produit l’électricité qui va alimenter ses ordinateurs, elle achète un service chez quelqu’un en qui elle a confiance. En outre, cette solution offre de pouvoir graduellement monter en charge, avec l’avantage de ne payer que ce que vous consommez.»
Cloud Computing n’est pas outsourcing
Le cloud computing se profile ainsi comme une solution qui soulage le client et lui permet de se consacrer à son core business, sans pour autant perdre la mainmise sur les processus ICT. Mais attention aux apparences… «Parmi les fausses idées qui circulent, il y a celle de croire que le cloud computing est une forme d’outsourcing, prévient Ludovic Gilles. Virtualiser son infrastructure, la rendre plus élastique, créer un portail self-service, etc., une entreprise peut décider de le faire par elle-même. C’est pour ça qu’on ne considère pas qu’il s’agit d’un mode de sourcing particulier, mais bien un nouveau mode de consommation de l’informatique. Il ne faut jamais perdre de vue que le cloud computing répond à la demande d’un utilisateur final. Les prestataires informatiques vont devoir s’adapter à cette nouvelle approche.»Mais le cloud computing va bien au-delà de la fourniture d’une infrastructure de pointe. Il permet, surtout, d’intégrer de manière virtuelle, sur une plate-forme dédiée ou partagée, un ensemble de services et de fonctionnalités comme la gestion des mails et des agendas partagés, la mise à disposition d’outils de gestion de la relation client (CRM) ainsi que des applications business plus spécifiques… Le tout à la demande du client. En tenant compte de ses besoins réels. «Aucune banque, aucune industrie, aucune société d’assurance, etc. ne fait de l’ICT parce que c’est sympa d’en faire, ajoute Thierry Fromes. L’informatique est là pour soutenir leur business. La gestion de Windows ou d’une boîte mail, ce sont des commodités qu’elles doivent céder à des professionnels parce que ça leur coûtera moins cher et qu’elles pourront bénéficier d’un service de meilleure qualité et d’une plus grande flexibilité.» Penser différemment l’infrastructure, non plus comme un investissement interne, mais comme un service assorti de nombreuses fonctionnalités, tel est le premier défi à relever pour bon nombre d’entreprises. «Il s’agit aujourd’hui aussi d’industrialiser l’informatique», précise Ludovic Gilles.
Ce modèle est particulièrement intéressant pour les petites sociétés qui n’ont pas d’infrastructure ICT interne. Au lieu de devoir maintenir un système propre, elles ne paient que ce qu’elles consomment, sans devoir investir. «Au Luxembourg, beaucoup de sociétés ont une taille relativement réduite, mais elles sont filiales de grands groupes internationaux et en ont les mêmes besoins», note pour sa part Jérôme Grandidier, CEO de Luxembourg Telecom.
Le débat entre investissement interne et solution informatique externe est plus ouvert que jamais. Intéressant, le cloud permet de combiner les deux formules. Une grande entreprise pourra ainsi externaliser une partie des processus, tout en gardant chez elle les solutions métier. «Cette réflexion est souvent liée à la culture propre de l’entreprise, prévient Amal Choury, administrateur délégué d’e-Kenz et co-fondatrice de l’association Eurocloud Luxembourg, plate-forme dédiée à la promotion du cloud computing au Grand-Duché (lire encadré page 68). Certains sont pour les investissements internes, d’autres privilégient la location. Mais depuis la crise, la flexibilité des coûts fixes me semble être un élément de plus en plus prépondérant pour les gestionnaires. Bien sûr, si j’investis dans une infrastructure, je sais ce que cela va me coûter. Mais qu’en est-il des coûts indirects? A l’arrivée, le modèle du cloud computing qui prévoit non pas la location de serveurs, mais bien la mise à disposition de services professionnels (SaaS) nous apparaît comme bien plus avantageuse.»La clientèle luxembourgeoise commence à être sensible à ce nouveau discours. «Si on amène une solution fiable qui efface toutes les contraintes, qu’elles soient économiques ou techniques, qu’on offre un service de qualité, avec une grande visibilité sur les coûts, tout patron d’entreprise tend l’oreille», constate Amal Choury.
La question du retour sur investissement est évidemment primordiale. La grande difficulté réside dans l’identification des coûts internes liés à une infrastructure dédiée et souvent morcelée, alors que le modèle de consommation du cloud computing est relativement simple dans sa mécanique de fixation des prix. C’est un prix à l’utilisation. Par rapport à d’autres formules de consommation ICT, on a ici une très bonne visibilité sur les coûts à venir et une très grande flexibilité. Les premières solutions sont désormais disponibles sur le marché luxembourgeois, à différents niveaux. Depuis deux ans déjà, e-Kenz, par exemple, propose des progiciels de gestion intégrée (SAP) qui fonctionnent en mode Saas (Software as a Service). «Dans le contexte actuel, les entreprises, et plus particulièrement les industries, ne peuvent plus faire l’économie d’un outil performant de gestion, détaille Mme Choury. Jusqu’à présent, ce genre d’outils était toutefois réservé aux grandes entreprises. Désormais, via la mutualisation des infrastructures, on réduit les coûts d’implémentation et on peut s’adresser aussi à une clientèle de PME.»
D’autres structures développent elles aussi leurs solutions «dans le nuage». Microsoft a lancé à la mi-mars Windows Azure (PaaS), une plateforme d’hébergement de sites et de services que l’on peut considérer comme l’équivalent d’un système d’exploitation à l’échelle d’un data center. «En parallèle, nous proposons désormais des solutions Exchange Online et SharePoint Online, précise M. Fromes. Cette offre permet de créer et de personnaliser, à la demande, des comptes de messagerie avec toutes les fonctionnalités habituelles et des espaces collaboratifs. Toujours du côté du SaaS, les services Office Live s’adressent aux PME ne disposant pas ou peu de systèmes informatiques internes.»
Particularités de la place financière
Au Luxembourg, plus qu’ailleurs, la question de la sécurité et de la confidentialité des données est primordiale. «Mais c’est surtout la méconnaissance des formules disponibles qui entraîne la crainte, explique M. Gilles, d’IBM. Beaucoup assimilent le cloud computing à un environnement public, disponible sur Internet. Ce qui est réducteur. Il existe différentes sortes de clouds, et notamment des clouds 100% privés, qui appartiennent uniquement à une entreprise, déployés pour ses besoins propres. Et puis il y a des solutions hybrides que l’on développe pour une ou plusieurs sociétés dans un cadre bien délimité.»Les solutions existent. Les data centers de dernière génération installés au Luxembourg sont prêts à accueillir des infrastructures dédiées et hautement sécurisées. «Le développement du cloud est une opportunité pour notre pays. Il est important d’être sur le devant de la scène dès maintenant. De se positionner sur la carte digitale et de se forger une réputation d’excellence en ce domaine. Le gouvernement a mis en place des programmes pour tout ce qui touche à la connectivité et au développement des data centers. Et, à l’avenir, le Luxembourg se doit de jouer cette nouvelle carte sur l’échiquier européen.»Partie prenante dans le développement des réseaux et des infrastructures, via les data centers, Luxembourg Telecom se positionne lui aussi comme un acteur des services de data centers. «Le métier d’intégrateur comme il existait auparavant va progressivement disparaître, analyse Jérôme Grandidier. En tant qu’opérateur, nous avons désormais trois métiers complémentaires. Nous amenons les liens, c’est-à-dire la bande passante indispensable à la fluidité du système, nous hébergeons les solutions dans nos data centers et nous allons désormais plus loin en proposant des services aux entreprises. L’opérateur devient l’interlocuteur des sociétés pour toute une série de services, de la téléphonie, aux applications IT, business et métier.» Le cloud computing amène bien d’autres évolutions dans l’organisation des entreprises. Cette nouvelle approche de l’ICT entraîne des organisations moins rigides, plus dynamiques et réactives. Les applications sont disponibles, la technique est au point, c’est maintenant aux entreprises de se les approprier et de les intégrer à leur business process, en identifiant clairement leurs besoins. Cela veut dire, pour certains, qu’il faudra remettre en cause des modèles historiques. «Maintenant, les sociétés luxembourgeoises vont pouvoir utiliser les services mis en place sur le marché, mais l’idée doit être d’amener des acteurs du cloud computing au Luxembourg, ajoute M. Grandidier. Nous avons déjà des compétences, à nous de développer une véritable expertise et d’amener des clients à mettre leurs infrastructures informatiques chez nous.» Pour qu’à l’heure de sortir de la crise, le pays dispose de nouveaux atouts, fussent-ils dans le nuage.

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