Laurent Muller est associé de Fiduciaire Muller et Associés.
Comparée aux autres pays européens, la situation actuelle des finances publiques au Luxembourg n’est aujourd’hui pas si mauvaise, le budget 2012 prévoit en effet un déficit en dessous de 1 % du PIB et la dette publique n’atteint pas 20 % du PIB, ce qui répond aux critères de Maastricht.
Parallèlement, l’environnement international et la gouvernance économique mondiale sont en train de changer profondément, et ce de façon exogène, sans que nous ne puissions guère y échapper. En effet, la mise en place d’une vraie gouvernance économique entraîne une plus grande harmonisation des politiques économiques des États membres et limite la marge de manœuvre des gouvernements nationaux. Les efforts en matière de convergence des politiques économiques engendrent aussi une pression accrue pour atteindre une harmonisation des politiques fiscales et il est difficile pour un État membre de résister à cette pression. Si nous avons su profiter des avantages de la mondialisation, nous sommes tout à fait conscients de notre vulnérabilité face aux chocs dans l’économie mondiale de plus en plus globalisée. L’attitude de plus en plus agressive des pays tiers envers les places financières européennes, telles la Suisse et le Luxembourg, devrait retentir comme un signal d’alarme. Tous ces constats témoignent que le monde a changé et que nous devons nous adapter à cette réalité.
Alors que le bien-être et les richesses du Luxembourg prenaient essentiellement source en s’appuyant sur les anciens paradigmes, le pays doit désormais faire face à de nouvelles donnes économiques et politiques, issues des nouveaux paramètres de l’économie mondiale.
Nécessité de réaction
Donc, à défaut de pouvoir changer le nouveau contexte mondial dans lequel nous évoluons, nous sommes biens obligés de nous y soumettre et de nous adapter, au risque que nos générations futures se retrouvent pénalisées par un environnement mondial de moins en moins complaisant pour le Luxembourg. Le monde autour de nous est en train de changer. Si nous ne nous adaptons pas, le réveil sera violent.
Notre modèle économique qui a créé nos richesses était en effet basé en grande partie sur des mesures de politiques de niches qui résultaient de décisions stratégiques habilement prises par les gouvernements successifs du Luxembourg. Le changement structurel ou systémique de l’environnement actuel implique dès lors que cette politique soit constamment réadaptée et recadrée : en effet, notre économie de petit espace se trouve structurellement fragilisée par son absence de marché intérieur et par sa grande exposition aux aléas étrangers. Les risques qu’une telle économie court vont au-delà de phénomènes conjoncturels : les périls sont en effet essentiellement de type structurels et bien plus cruciaux que ceux auxquels sont confrontés nos grands pays voisins.
Une telle adaptation de notre modèle économique demandera du temps, et s’appuiera nécessairement sur une vision à long terme qui va bien au-delà des échéances électorales et qui porte le débat sur la prise en compte des générations futures. À défaut de réaction, l’équilibre des finances publiques est gravement compromis, menaçant ainsi le bien-être des citoyens, et en particulier celui de nos futures générations.
Conséquences accentuées
Les conséquences, à supporter par ces dernières, se trouvent accentuées au Luxembourg compte tenu des facteurs suivants :
1. Engagements à long terme
Si le système des retraites se fonde sur le contrat intergénérationnel, celui-ci doit être soutenable pour pouvoir être honoré par les générations futures.
Si nous ne changeons rien, le poids de son financement entraînera un dépassement du seuil de tolérance, la mesure du supportable à charge des générations futures étant dépassée.
Dans le cas du Luxembourg, l’équilibre à long terme des régimes de retraites ne peut être garanti que grâce une évolution future fortement positive autant de la croissance économique que démographique.
Or, une étude scientifique1 envisage déjà actuellement l’envergure du besoin de financement qui s’annonce pour les générations futures, sans même envisager l’hypothèse de la survenance des risques financiers auxquels le Luxembourg se voit confronté à la suite du changement de contexte mondial.
Si en effet le Luxembourg ne pouvait plus maintenir son train de vie exceptionnel comparé à celui des pays voisins, le financement des engagements de pension tels qu’ils existent actuellement entraîneraient évidemment des charges complètement ingérables au futur.
2. La rigidité à la baisse des dépenses et la vulnérabilité des recettes
La rigidité à la baisse de la majorité des dépenses publiques nous empêche de pouvoir réajuster le train de vie des dépenses de l’État dans l’hypothèse d’une éventuelle chute des recettes. Ce manque de souplesse pose problème. Un tel non-ajustement des dépenses à un niveau inférieur de recettes entraînera des déficits budgétaires d’autant plus importants que ce non-ajustement est conséquent.
Or, une évolution négative des recettes de l’État n’est pas irréaliste et doit être envisagée : le changement de contexte mondial tel qu’énoncé ci-dessus est d’autant plus préjudiciable pour le Luxembourg que les recettes du pays dépendent en grande partie du secteur financier dont l’activité se trouve principalement pilotée à partir de l’étranger en réponse à des considérations largement indépendantes du sort du Luxembourg. En effet, les décisions de délocaliser le cas échéant ne sont pas prises qu’au Luxembourg ou par des Luxembourgeois.
Un tel mouvement de délocalisation d’activités financières aurait pourtant pour effet néfaste de soustraire à l’État tout ou partie de l’assiette d’imposition à tel point que, même s’il le voulait, l’État ne pourrait pas rattraper les pertes fiscales par des mesures d’accroissement des taux d’imposition, la matière à imposer ayant été transférée ailleurs.»
Notre bien-être menacé
Le Luxembourg vient de lancer un emprunt d’un milliard d’euros. D’un point de vue économique, un emprunt est raisonnable si le retour sur investissement est plus élevé que ses coûts du financement. En d’autres termes, le taux de rentabilité des investissements financés devra excéder le taux d’intérêt. Sur le plan du financement d’une économie, cet équilibre se traduira par la règle que le taux de croissance du PIB devrait idéalement être supérieur au taux d’intérêt de la dette publique, bien que d’autres éléments d’économie publique doivent évidemment être pris en considération.
Or, pour respecter ce principe d’orthodoxie financière basique, il faut déjà que l’emprunt soit uniquement affecté au financement d’investissements nouveaux, excluant par là le recours à tout emprunt pour des raisons de couverture de soins de trésorerie.
Ensuite, le différentiel dans les taux sera d’autant plus difficile à atteindre que l’écart positif entre les deux taux risque de se détériorer simultanément des deux côtés : une croissance du PIB faible, voire négative risque d’entraîner une dégradation de la solvabilité qui à son tour est susceptible d’entraîner une hausse des taux d’intérêt sur des dettes futures. L’écart entre le coût de la dette et la croissance du PIB se creuse ainsi des deux côtés à la suite du même phénomène. L’équilibre d’une saine gestion financière s’en trouve doublement entravé.
Notre bien-être à long terme est menacé et le futur ne sera pas nécessairement la répétition du passé. Une gestion en bon père de famille exige que le Luxembourg veille à équilibrer ses finances publiques, notamment sur le long terme. Les dépenses publiques nécessitent d’être gérées et contrôlées.
Cette problématique n’est peut-être pas perceptible pour tout le monde et elle n’est certes pas encore tangible aujourd’hui, mais il faut des réactions structurelles importantes pour éviter que le Luxembourg entre plus profondément dans une spirale de déficits et d’endettement. Nous devons ainsi être prêts à envisager, étudier, initier et accepter des changements à tous les niveaux afin de permettre une égalité des chances pour les générations futures par rapport à ce qu’elles ont été pour leurs aïeux.
1 cf. : Stiftung Marktwirtschaft (http://www.stiftung-marktwirtschaft.de/wirtschaft/themen/generationenbilanz.html).
