Monseigneur, à l’occasion des missions économiques que vous présidez, comment percevez-vous l’image du Luxembourg dans les pays où vous vous rendez?
«Je constate que l’on connaît le Luxembourg principalement pour son secteur financier, en tant que hub pour les fonds d’investissement en Europe. A mes yeux, il est donc important de continuer à promouvoir et à expliquer, à l’extérieur, ce qu’est le Luxembourg: un pays qui veut aussi développer son industrie et qui possède énormément d’atouts dans plusieurs secteurs. Je pense notamment à l’ICT, où nous avons créé une plate-forme remarquable ici, ou encore à la logistique.
D’une manière générale, l’industrie reste un secteur important au Luxembourg. Ce que l'on sait du Luxembourg à l'étranger reste limité. D’où la nécessité d’y retourner régulièrement et de toucher le plus de personnes possible.
Quel est votre rôle exact en tant que président des missions économiques? Votre présence a-t-elle permis la concrétisation d’accords, que ce soit avec le Qatar, récemment, ou d’autres pays?
«Mon rôle est simplement d’ouvrir les portes, grâce aux bonnes relations que nous entretenons, par exemple, avec les autres monarchies existantes. Ensuite, les négociations se font vraiment entre les ministres et les personnes directement concernées.
J’ai ouvert des portes, c’est certain. Mais ce qui a permis ensuite aux entreprises de venir ici, c’est uniquement l’action des ministères. Nous avons une excellente équipe autour de nous, que ce soit au ministère de l’Economie ou celui des Finances. Ce sont des experts en leur matière et ils peuvent faire fructifier au mieux ces négociations.
Vous n’intervenez donc jamais dans les négociations?
«Non. Dans le cadre de mes missions économiques, je reste complètement en dehors de la politique. Je suis là pour promouvoir les entreprises luxembourgeoises et pour être au service de l’économie luxembourgeoise, et non pas pour suivre une politique ou une autre.
Comment se passe la préparation de ces missions économiques, avec les différents ministères?
«Dans beaucoup de cas, nous avons déjà des personnes sur le terrain, avec des bureaux qui connaissent la population et les entreprises locales et qui sont directement en contact avec les entreprises luxembourgeoises. Ils ont déjà en grande partie trouvé des partenaires pour les différentes entreprises luxembourgeoises intéressées de venir sur ces marchés.
Nous organisons les missions économiques essentiellement en fonction des demandes de nos propres entreprises. Concernant la récente mission en Chine, par exemple, nous avions déjà reçu au préalable un certain nombre de sollicitations d’entreprises luxembourgeoises. Nous les avons étudiées et avons préparé ce déplacement en conséquence.
Quelle est, au quotidien, la partie la plus fastidieuse de votre fonction, ou la plus complexe?
«La facette la plus compliquée concerne la lecture des discours. Cela me demande beaucoup d’énergie. J’ai la chance d’avoir, au sein du ministère de l’Economie, une équipe qui fait la rédaction de ces différents discours. Mais c’est ensuite à moi de me les approprier. C’est une tâche fastidieuse qui me demande pas mal de travail pour pouvoir faire passer mes propres messages, mais aussi être capable de bien les transmettre afin de toucher le public cible.
L’Europe traverse, actuellement, une période de remous autour de la dette grecque. Le modèle européen existant est parfois montré du doigt comme étant inadapté. Quelle place voyez-vous, aujourd’hui, pour le Luxembourg au sein de cette Union européenne?
«Quand on regarde l’Union des Schuman, Monnet et Gasperi, il s’agit d’une Union qui a permis la paix en Europe. Et ça, c’est quelque chose qui n’a pas de prix et qu’on leur doit. L’esprit européen, c’est cet esprit de solidarité qu’il y a toujours eu entre les différents Etats membres. Et c’est ce même esprit qu’il va toujours falloir maintenir dans le futur. Le Luxembourg doit lui aussi toujours rester dans cet esprit. Et c’est ce qu’il est d’ailleurs en train de faire.
Vous allez bientôt avoir 30 ans. Comment voyez-vous, ou espérez-vous, le Luxembourg quand vous en aurez quarante?
«C’est compliqué de se projeter, vu l’évolution du monde ces dernières années. Je ne sais donc pas de quoi le Luxembourg aura l’air, mais j’espère que nous allons toujours garder ce même confort, cette même qualité de vie. J’aimerais vraiment voir une population jeune, impliquée dans les affaires du pays et notamment toujours plus dans le volet social, pour démontrer que cette solidarité que j’évoquais précédemment est vraiment très présente ici.
On reproche souvent à la classe politique d’être déconnectée de la réalité du terrain. Comment arrivez-vous, à votre niveau, à ne pas être déconnecté? Et comment percevez-vous la crise qui touche le pays?
«C’est en effet un vrai danger d’être déconnecté, surtout dans cette situation particulière de la crise. Là, il est important de bien s’entourer, avec des personnes qui peuvent vous informer de ce qui se passe dans le pays et à l’extérieur. Il faut aussi dire que, grâce aux médias et notamment Internet, nous disposons des outils nécessaires et d’être au courant des affaires nationales et internationales.
La longue tradition qui accompagne généralement les monarchies fait qu’elles sont souvent perçues comme anachroniques, voire vieillottes. Comment comptez-vous rajeunir cette image?
«Je crois que c’est en étant dans l’air de son temps et en prenant des initiatives qui n’existaient pas dans le passé. Les monarchies d’aujourd’hui, les princes héritiers en règle générale, ont leurs propres engagements et leurs propres valeurs, que ce soit dans le secteur social ou dans l’environnement. Ce sont des domaines dont, autrefois, la monarchie restait totalement à l’extérieur. C’est une vraie évolution et un rapprochement que l’on peut noter vers l’une ou l’autre de ces préoccupations.
Dans ce contexte, comment définiriez-vous votre style?
«A mon avis, j’ai cet atout de pouvoir être relativement spontané et d'aller vers les gens et de communiquer et d'établir une relation assez privilégiée avec chaque personne que je vois. J’ai reçu cet atout de ma mère qui a ce trait de caractère et qui me donne un style différent de mon père.
Justement, pour ce qui est de votre père, comment se passent les relations avec lui? Où s’arrête le dialogue grand-duc héritier/grand-duc et où commence la relation fils/père?
«Nous sommes une famille comme toutes les autres. Le soir, nous nous mettons à table et nous parlons de choses courantes, et cela ne concerne pas forcément le travail. Mon père a une oreille ouverte pour tous ses enfants et dès qu’on lui demande son avis, il est le premier à le donner, que ce soit dans le travail ou dans la vie privée.
Bien sûr, les deux se chevauchent forcément, de par nos fonctions. C’est un point commun qui nous unit très fort et nous parlons beaucoup, mais en faisant la part des choses, entre une discussion de travail et une discussion de père à fils.
Y a-t-il parfois des contradictions entre la raison d’Etat et les convictions familiales?
«Oui, certainement. Il y a beaucoup de domaines où la vie privée et la vie publique sont une seule et même chose. On ne peut pas l’esquiver, mais on doit évidemment le plus possible distinguer l’une de l’autre et je pense que nous parvenons à le faire.
En 2008, suite au refus de votre père de sanctionner la loi sur l’euthanasie, la constitution a été changée. Si vous vous étiez trouvé dans la situation de votre père, comment auriez-vous réagi? Et que pensez-vous de cette modification constitutionnelle qui a supprimé le droit de sanction des lois pour le grand-duc?
«Cette décision a été très positive. Mon père voulait changer la constitution, afin qu’il y ait un respect réel de la séparation des pouvoirs. Il y avait une mission entre les pouvoirs législatif et exécutif qui n’avait pas lieu d’être. Grâce à cette réforme, il y a davantage de logique.
Tout homme, à un moment, a le droit d’avoir un conflit de conscience, surtout sur un sujet tel que l’euthanasie, et à mon avis, je n’en aurais pas été préservé. Mais finalement, c’est une situation qui, pour moi, ne se présentera jamais, puisque mon père a décidé d’abandonner ce droit de sanction.
Si vous deviez accéder au trône demain, vous sentiriez-vous prêt à assumer cette fonction?
«Non, je ne suis pas encore prêt. Il me faudra encore plusieurs années d’apprentissage. Notamment dans les domaines de la connaissance. Mon père est un homme qui a une connaissance extraordinaire et donc une analyse mûre des événements, grâce à son expérience. C’est ce qui me manque et que seul le temps pourra vraiment accroître.»
