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Luxembourg  |  Par: Daniel Lanners  |  Publié le 19.11.2010 6:00

Le tram à Luxembourg


Association sans but lucratif, l’Economist Club Luxembourg se veut un forum d’échanges, un espace de débat entre économistes. Il est également appelé à prendre position et à faire connaître l’avis de ses membres sur des thèmes économiques d’actualité, en suscitant la discussion, tout en maintenant une certaine rigueur dans la démarche proposée.

L’Etat du Grand-Duché de Luxembourg et la Ville de Luxembourg se sont lancés dans la planification de la construction d’une ligne de tramway sur le territoire de la ville. Les objectifs projetés sont multiples et pleins de bon sens: améliorer la quote-part des transports en commun, réduire les gaz à effet de serre et développer l’espace urbain en vue d’un aménagement du territoire durable, équilibré et non concurrentiel (IVL).

A priori, il paraît louable qu’un Etat (avec l’aide de la Ville de Luxembourg) investisse dans des infrastructures de transport public. Mais, en tant qu’économiste, se pose bien évidemment la question de la «rentabilité» d’un tel investissement qui ne se limite, bien évidemment, pas à un simple calcul financier, mais à la réalisation d’une multitude de facteurs économiques, sociaux, environnementaux et autres à définir.

Dès que l’on s’intéresse au projet tramway Luxembourg du point de vue de l’économiste, et que l’on analyse les sources disponibles au public (ministères, Ville et GIE Luxtram), on se rend bien vite compte d’une absence totale d’étude économique du projet. Alors qu’il existe une multitude d’instruments analytiques en économie pour l’évaluation de tels projets, il semble qu’il n’y ait tout simplement pas de chiffres qui permettent une analyse quelque peu fondée de celui-ci. Soit ces chiffres n’existent pas, soit ils existent et sont classés «top secret», soit je ne les ai pas trouvés.

Un oubli ou une volonté des responsables? Malheureusement, le projet Luxtram n’est pas le premier de cette envergure au Grand-Duché pour lequel les études économiques font défaut. On connaît la suite: budgets dépassés, rallonges budgétaires importantes et multiples, enquêtes des commissions parlementaires. Et dire que cela n'était pas censé se reproduire! Les causes de cette approche non économiste sont diffuses et mériteraient un peu plus de recherche.

Faute de chiffres solides, il est impossible de se forger une opinion basée sur une analyse économique du projet Luxtram. Contrairement à nos amis juristes qui plaident in dubio pro reo (au bénéfice du doute, ndlr.), en tant qu’économiste, je dois dire que pour les raisons évoquées, je ne peux pas me prononcer sur le bien-fondé de ce projet. Impossible de dire si l’argent public – et la charge fiscale pour financer ces travaux sera lourde – sera investi dans un projet rentable pour la société.

Qu’en est-il de la préparation de la réalisation concrète de ce projet? Alors que juristes, architectes et ingénieurs semblent avoir été consultés, les aspects économiques et sociaux ne semblent guère intéresser. Cette approche est tout à fait incompréhensible, il suffit d’ailleurs d’aller voir (et lire) chez nos voisins français (par exemple à Brest ou à Angers) pour se rendre compte des énormes problèmes qu’un tel chantier pose au tissu socioéconomique d’une ville voire d’une région (dans notre cas, région et pays sont synonymes). A côté du chantier tramway qui, à lui seul, sera impressionnant en taille et en durée, il faut en plus prévoir la mise en place de chantiers de renouvellement des infrastructures en eau, gaz, eaux usées, électricité, téléphone des rues directement touchées ainsi que des rues avoisinantes.

Le tracé actuellement connu du Luxtram passe par des rues à vocations commerciale et économique. L’expérience montre que les effets d’un tel chantier ne se limitent pas aux entreprises directement limitrophes, mais qu'ils se font sentir à des centaines de mètres des deux côtés du chantier. Corps de métier, commerces de détail et de gros, banques, assurances, restaurants, services sociaux… toutes les activités économiques sont touchées de façon sensible, la gravité variant selon certains facteurs: un boulanger qui, pendant deux ans, aura le plaisir d’accueillir un chantier juste devant sa porte d’entrée sera autrement touché qu’un médecin-dentiste à 100 mètres du chantier. En regardant le tracé, on peut facilement avancer un chiffre de plus de 10.000 emplois touchés de façon directe.

Comme dans la plupart des cas, les effets du chantier se traduiront par des baisses importantes du chiffre d’affaires. Il est clair qu’il y va de la survie pure et simple de bon nombre d’acteurs économiques. Seront surtout touchés les petites entreprises, les commerces avec un seul point de vente, les restaurants de famille. Les conséquences seront concrètes, mais différeront d’un cas à l’autre. Une grande enseigne avec plusieurs centaines de magasins aura beaucoup moins de mal qu’un magasin familial.

Malheureusement pour les concernés, dans le cas de la ville de Luxembourg, il faut se rendre compte que la réalisation d’autres projets, et non des moindres, comme la place de l’Etoile, le Centre Hamilius, le Ban de Gasperich, le parking Knuedler, le quartier de la gare, le Kirchberg (Luxexpo, gare périphérique, aménagement de l’entrée du quartier) et le pont Adolphe sont prévus durant la même période. Il ne faut pas être prophète pour prévoir quelques problèmes.

Ajoutons à cela une fâcheuse tendance au retard lors de grands projets de construction (aérogare, Philharmonie, université à Esch/Belval, infrastructure ferroviaire, centre de rétention...) et il y a de quoi avoir peur pour ces activités économiques.

Nos voisins français ne se contentent pas d’évaluer les risques liés à la réalisation d’un tel projet, mais ils proposent et réalisent des actions pro­actives. Ils prévoient, entre autre, la mise en place d’un observatoire socioéconomique du tramway, des actions d’accompagnement, d’information, de communication et d’une commission d’indemnisation des préjudices commerciaux liés au chantier.

Une analyse préliminaire du tissu économique, inexistante pour le moment, est pourtant élémentaire. Cette étude de marché, qui certes prend du temps, doit être réalisée en coopération étroite avec les concernés, une communication ouverte étant de mise. En plus des dommages causés par les travaux, il faudra bien évidemment prendre en compte les éventuels effets positifs après la réalisation du tramway.

Sur la base de cette analyse, des mesures d’accompagnement destinées aux entreprises touchées sont à prévoir. De nouveau, tous les concernés doivent participer à l’élaboration de telles mesures. Des budgets plus au moins importants doivent être mis à disposition. La sensibilisation, l’information, l’accompagnement, l’aide à la mise en place d’horaires réduits, le marketing et l’indemnisation ne sont pas disponibles à coûts zéro. Qui va décider quoi, est-il possible d’introduire des recours, dans quels délais les décisions seront-elles prises? Autant de questions à poser et à résoudre avant le début des travaux. Il faut avoir conscience que sans ces mesures d’accompagnement, les coûts au niveau emploi et fermeture d’entreprises seront beaucoup plus importants pour notre société.


 
 
 
 
  



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